Laïcité, terrorisme et terrorisme intellectuel

Laïcité, terrorisme et terrorisme intellectuel

Cela se passe dans un lycée de Seine-et-Marne dans lequel travaille un ami, M. Fabien Moreau (1). Celui-ci, professeur d’Histoire et de Géographie, a bien voulu que je rapporte des faits symptomatiques de l’atmosphère que font régner certains enseignants auprès de leurs collègues.

    Le contexte des attentats terroristes

   Nous sommes à la veille de la journée de célébration de la Laïcité voulue par la Ministre. L’affaire n’a pas l’air d’emballer la communauté professorale outre mesure, nonobstant les appels du pied de la direction qui demande aux enseignants de lui communiquer des ressources pouvant animer un débat, une réflexion, des conférences ; bref la grand-messe habituelle prévue cette fois pour le mercredi 9 décembre 2015.

   Alors que l’établissement scolaire se prépare à cette célébration commémorative, le pays est encore sous le choc des attentats du vendredi 13 novembre 2015 à Paris et à Saint-Denis. 130 morts (dix fois plus qu’en janvier), quatre fois plus de blessés, l’état d’urgence décrété, l’opération Sentinelle musclée comme jamais… En moins de quatre semaines, la police mène de son côté presque 2000 perquisitions dans toute la France. Pourquoi si tard, après le précédent du mois de janvier (2) ?

   Dix mois après ce premier carnage, le Gouvernement semble enfin prendre la mesure de la menace, suffisamment pour faire publier un document illustratif d’une dizaine de dessins montrant les attitudes et les gestes à accomplir en cas d’attaque terroriste. Comment « Réagir en cas d’attaque terroriste » est une plaquette officielle destinée à la plus grande diffusion, plus particulièrement dans les bâtiments publics dont les milliers d’écoles, collèges et lycées.

   Quoique tardif, le propos n’est pas vain, car la presse publie quasiment au même moment des extraits du magazine « Dar al Islam », l’organe de propagande de l’État islamique en langue française (3). En effet, dans son dernier numéro le magazine islamiste demande aux élèves musulmans de « délaisser l’éducation des mécréants ». Allant bien plus loin, il lance une véritable fatwa appelant au meurtre de professeurs assimilés à des « corrupteurs » : « Il est donc une obligation de combattre et de tuer, de toutes les manières légiférées, ces ennemis d’Allah. Cela vaut pour les professeurs qui enseignent la laïcité aux enfants. »

   C’est donc dans ce contexte pour le moins si peu serein, que les enseignants, dont M. Moreau, eurent à mettre en œuvre la célébration de la Laïcité à la demande du Ministère. À titre d’information, mon ami adressa à Julie B. – alors professeur en charge de l’organisation de cette journée de la Laïcité – un article de presse rapportant les propos de « Dar al Islam », ainsi que la plaquette gouvernementale « Réagir en cas d’attaque terroriste ».

   Dans son esprit, il s’agissait ni plus ni moins d’informer la (les) collègue(s) sur les risques inédits qui pèsent dorénavant sur une action pédagogique jusqu’à présent banale. Éventuellement de fournir un matériau de réflexion supplémentaire ) travers la question suivante : en quoi notre Laïcité gêne t-elle les islamistes au point que l’EI en fasse un objectif au sens militaire ?

   La réaction du professeur–référent Laïcité

   La démarche contextuelle de M. Moreau que l’on pourrait penser tout à fait fondée et justifiée – qui plus est adressée à une enseignante d’Histoire-Géographie – s’inscrivait selon lui dans une réflexion objective sur notre Laïcité, et son évolution à l’occasion du 110e anniversaire de la Loi de séparation de l’Église et de l’État, qui valut une réponse pour le moins surprenante de la référente en question.

   Contresens et terrorisme intellectuel

   Celle-ci m’a été transmise par M. Moreau, qui désirait me demander ce que j’en pensais. Dans ce pur morceau d’une confusion mentale et morale achevée, que Mme Butlher elle-même fustige pourtant, on verra combien la perversion de l’intelligence est à l’œuvre chez certains professeurs – malheureusement trop nombreux – à qui le pays confie pourtant la lourde responsabilité de l’instruction de la jeunesse. Car que reste t-il lorsque l’aliénation idéologique l’emporte sur l’intellectualité et la réflexion ? Lorsqu’une information devient d’emblée une prise de position ? Qu’attendre de quelqu’un qui, à partir de faits objectifs et non d’une tribune d’opinion, s’empresse d’instruire un procès en sources, en anxiété, en neutralité, en intolérance, stigmatisation et autres amalgames ?

   La référence – au demeurant hors de propos – à Platon, ainsi que la citation d’Ernest Renan non moins artificiellement plaquée, ne changeront rien à ce que sont malheureusement devenus certains professeurs qui, aujourd’hui, ne s’appartiennent plus. Ils ne s’appartiennent plus car ils ont abandonné leur mission première, et se sont eux-mêmes abîmés en confondant zèle et honnêteté, savoir et idéologie, instruction et propagande.

   Ces professeurs dévoyés ne sont plus des hommes ni des femmes libres, mais ils sont devenus ces « idiots utiles » que décrivait déjà Lénine. Les idiots utiles d’un système qui leur laisse croire qu’ils ont à enseigner la Démocratie alors qu’en fait ils n’ont jamais disposé d’aussi peu de liberté d’expression et encore moins d’indépendance d’esprit. Les idiots utiles qui confondent les causes et les conséquences et finissent par tout inverser, ne voyant que le mal en dehors d’eux : c’est-à-dire presque tout !

   Car ce n’est pas la communication purement informative de M. Moreau à M. B. qui est en soi anxiogène, mais la nature même de l’actualité quotidienne. Ne pas vouloir expliquer cette dernière telle qu’elle est auprès des élèves – ce qui me semble t-il relève du rôle d’un professeur – revient à priver ces derniers des outils pouvant leur permettre de raisonner, partant de maîtriser une émotion qui – justement – laissée à elle seule fabrique de l’anxiété…

   Renonçant à l’explication, que reste t-il à Mme B. hormis le déni de la réalité ? Il ne lui reste que les postures et les pétitions de principe, un propos vidé de sa plus belle substance, que les lycéens s’empresseront d’oublier faute de sens et d’utilité intellectuelle. Mais au fond, n’est-ce pas le but recherché ? Une façon de cynisme et d’immoralité rampante laissant croire que l’on parle de l’essentiel afin de mieux l’enterrer ?

   Car si la Laïcité s’imposait d’elle-même, ça se saurait et il n’y aurait nul besoin à vouloir la réaffirmer périodiquement comme la Ministre le demande assez régulièrement. Il n’y aurait pas à découvrir que la plupart des islamistes qui frappent au cœur de Paris, sont nés en France, qu’ils y ont grandi, et qu’ils ont été éduqués à la Communale, creuset de la République laïque…

   Julie B. – comme bien d’autres – ne fait que réciter une Laïcité plus que jamais normative, asséchée et morte. Une doxa laïciste ânonnée, tel un faux rosaire, par un esprit pharisien. Cette Laïcité est à l’image d’une Éducation nationale vide et ombre d’elle-même, qui ne fera pas mieux aimer la République ni empêchera d’autres attentats de se commettre.

                                                                                                                           Pierre-Alexandre

(1) Les noms ont été changés.
(2) Le mercredi 7 janvier 2015, les frères Kouachi déciment une partie de la rédaction du journal Charlie Hebdo. Une deuxième attaque menée par un complice, Amedy Coulibaly, porte le nombre de victimes à 17 tués.
(3) (Marie-Estelle) PECH, « La Propagande de Daech s’en prend à l’École française », in Le Figaro, 2 décembre 2015.

Ce poste a été rédigé par
Secrétaire départemental du Collectif Racine 77 Coordonnateur interdépartemental du Collectif Racine pour l’Île-de-France.

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