Témoignage d’une enseignante à Saint-Denis (93)

Témoignage d’une enseignante à Saint-Denis (93)

Ce métier d’enseignant, je l’aime. Quelle satisfaction de pouvoir transmettre la connaissance et le savoir à des élèves, dans le respect, la dignité, la politesse, les bonnes manières, la sécurité. Mais, aujourd’hui, enseigner, avec la pédagogie moderne et la société moderne, est devenu très difficile.

Tout d’abord que reste t-il de saint et de sain, dans cette ville, jadis si belle, agréable, et si française ? La basilique, quelques monuments, … certes, ils sont encore visibles mais tellement encerclés, étouffés, par des magasins venus d’ailleurs, une population très dense et extrêmement hétérogène, cosmopolite, et diversifiée, multiculturelle… nous en sommes arrivés au point extrême : à force de s’être tant éloignée et séparée des us et coutumes de notre beau pays, pour laisser la place à une « mode » orientale, St Denis est à présent méconnaissable. Chaque jour, quand j’arrive et circule dans la ville c’est un voyage au pays des horreurs. Saint Denis accueille encore et toujours, par vagues entières, des étrangers, des clandestins, des sans-papiers ; terre d’accueil, terre où les droits ne sont pas communs, les aides sont nombreuses, où les privilèges appartiennent à certains, défavorisés, mais pas à d’autres.
Travailler à St Denis c’est d’abord emprunter des transports, circuler dans des rues, user de ruses et d’astuces, déjouer les situations dangereuses, à chaque coin de rue, pour faire face à l’insécurité qui s’est installée partout y compris dans les locaux scolaires.

Voici quelques exemples pour décrire l’ambiance :
-Arrivée ou départ en RER : le train est bruyant, sale, dégradé. Il faut tenir ses affaires, ne pas attirer l’œil de ceux qui se sont spécialisés dans le vol à l’arraché, les agressions. Pas de politesse, pas de courtoisie, bousculée d’un côté, de l’autre, dans les marches des escaliers de la gare (recouvertes de crachats) qui permettent de sortir de la gare ou bien d’y entrer, la circulation piétonne se fait à contre-sens malgré le gros panneau d’interdiction. Arrivée aux portiques de sortie c’est un défilé de fraudeurs des transports sautant par dessus les machines ou se collant à vous brutalement pour passer en même temps, de force.
-La suite du trajet à pieds, ou en transport, exige la prudence. Il faut regarder partout, ne pas passer dans les coins, dans les rues, réputés dangereux et peu fréquentables, raser les murs. Territoires gardés, réservés, zones de non droit, où la justice, les lois, n’existent pas. Les règlements de compte en pleine rue sont nombreux. Les agressions ou vols à l’arraché envers les enseignants sont récurrents. Dans le bus, dans le tramway, …, je me sens bien seule quand je passe ma carte navigo devant le composteur. Beaucoup sont munis de carte de transport gratuite ou de rien, mais qu’importe, quand bien même, par hasard, il y aurait un contrôleur, ça ne changerait rien. Par contre je n’omets pas de passer ma carte devant le lecteur car le cas échéant une amende de 5 euros me serait vite infligée.
-Une autre « originalité » de la ville : dans la rue le passant peut acheter à bas prix toutes sortes de marchandises. Des vendeurs à la sauvette écoulent des quantités impressionnantes de produits « tombés des camions ». Le nombre de chariots de magasin ne se compte plus ; ils servent à faire griller du maïs, des brochettes de viande avariée, … une épaisse fumée recouvre la place de la gare dès le milieu de la matinée jusqu’à tard le soir. Il est aussi possible d’acheter une carte prépayée de téléphone, un téléphone portable, des bijoux, des casquettes, des lunettes de soleil, des vêtements, …, tout, on y trouve de tout et « pas cher ». Les quelques rares policiers qui circulent dans la ville passent à côté de ses « vendeurs ambulants » et ne disent rien. Au mieux, ils les chassent pour qu’ils s’installent quelques mètres plus loin. Sans oublier les ventes de produits stupéfiants, et autres transactions, illicites et nombreuses qui ont lieu sous les yeux des passants. La rue piétonne de Saint Denis est comblée de ces revendeurs et trafiquants. Pour circuler et éviter d’être interpellé il faut pratiquer un véritable slalom. Enfin si dans le commerce on dit que le client est roi, on peut spécifier qu’ici les commerçants frauduleux sont rois, et, dans nos écoles, ce sont les élèves qui sont rois…
-La discrimination positive a peu à peu fait sa place. Les bons et sérieux élèves, devenus rares, sont pointés du doigt. Il faut s’apitoyer sur tous les autres, socialement défavorisés, qui doivent, par le biais d’une scolarisation placée sous le signe de la réussite pour tous, l’éducation prioritaire, accéder à des diplômes. En terme de réussite il est certain qu’à un certain niveau ils sont compétents ; en voici des exemples et la liste n’est pas exhaustive :
>>> combien de bagarres, de conflits, souvent violents, surviennent dans les classes, dans les couloirs, dans les cours de récréation ? Combien d’insultes et de gestes déplacés envers les professeurs, les enseignants ? « Mais vous comprenez ils ne savent pas, il faut leur apprendre, et ce n’est pas de leur faute » : nombreuses circonstances atténuantes (père en prison, logement insalubre, culture différente…). Les conseils d’élèves, les ateliers philosophiques, dans l’école ou dans la classe, sont là pour tout régler. L’enseignant est un animateur, il n’impose rien, il s’efface, l’élève est placé au cœur, il décide, il tient les rênes. Ainsi, quand il faut régler un conflit ce sera installés en cercle, ou bien autour d’une table que les élèves décideront de la suite à donner aux incivilités, conflits. L’adulte, le professeur, interviendra à peine pour ramener un peu le calme, au mieux s’il y parvient, car il ne faut pas faire preuve de trop d’autorité, ne pas choquer, ne pas brutaliser, … l’élève ou les élèves fautifs seront excusés et recommenceront.
>>> à quoi peuvent bien servir les nouveaux rythmes scolaires si ce n’est qu’a prendre en charge des élèves dont les conditions de vie sont déplorables ? « Ils sont mieux à l’école que dans la rue » entend-on souvent. Ainsi l’accueil dans les écoles commence tôt le matin, par un service de garderie, les cours, puis la cantine (le prix du repas est symbolique pour ceux dont les conditions sociales sont défavorisantes, les rares familles qui travaillent payent plein pot), après la journée de classe les études surveillées, les clubs lecture… autant d’animations qui nous coûtent cher car elles ne leur coûtent rien ou presque rien.
>>> cela vaut la peine de s’arrêter un peu sur la cantine. Le chiffre quotidien des inscrits est impressionnant. Le repas est si peu coûteux. Les menus sont variés, diversifiés, mais la viande de porc est rare. Elle n’est pas encore supprimée mais cela ne saurait tarder. Quand très occasionnellement le repas contient du porc, les familles, les élèves sont prévenus. On leur rappelle comme on rappellerait un véritable danger « attention demain, à midi, il y a du porc ». La réponse est soit : mon enfant ne mange pas de porc, ou encore ce jour là il ne mangera pas à la cantine. Certains personnels de cantine, les jours de porc, ne veulent pas servir pour ne pas toucher. A la cantine il y a aussi les élèves pour qui un projet d’accueil individualisé a été établi, pour une soi-disant allergie, projet qui permet de pouvoir apporter le repas de son choix et de ne pas manger ce qui est proposé.
>>> dans la série « mieux à l’école qu’à l’extérieur » : les activités pédagogiques complémentaires du midi ; les enseignants travaillent en dehors des heures de classe, pour fournir du soutien scolaire aux élèves qui sont en échec ; ce sont les mêmes élèves généralement qui sont irrespectueux, ingérables chez eux, à l’école… de la poudre au yeux, juste encore une façon de prétexter un accueil à la cantine, un hébergement gratuit, de l’assistanat.
>>> nombreux sont les moyens mis à la disposition des « exclus » : des prises en charge individuelles ou en groupes, sur le temps scolaire, par des remédiateurs en tout genre (remédiation pédagogique, rééducation, psychologue scolaire). Des réunions d’équipe, parenthèse à propos des réunions [beaucoup d'établissements évitent de les fixer le vendredi, jour de prière et, par ailleurs, si besoin, des interprètes peuvent être appelés pour traduire – étrangement il y a des mots, tels que allocation, aide … que les étrangers s'apprennent vite] sont organisées pour prendre les décisions nécessaires à la réussite des élèves en décrochage ou difficulté scolaire. Orientations vers des centres de soins, des centres psychologiques, des établissements spécialisés pour lesquels les prises en charge sont totalement gratuites. Sans parler des élèves qui sont reconnus « handicapés » pour un trouble quelconque : trouble du langage, trouble de la communication, … le véritable trouble relève de la non intégration, l’inacceptation des règles du pays, des pratiques sociales et culturelles très différentes des nôtres. La reconnaissance du handicap (bien souvent avec la complicité d’un médecin local qui s’arrangera pour établir un certificat médical conforme à la demande), aboutit à des aides, en plus de celles existantes, CAF, CMU gratuite, telles qu’une allocation spécifique, une carte de stationnement, un accès prioritaire aux demandes de logement, du matériel spécifique (ordinateur, logiciels…).
>>> pendant les vacances, une prise en charge des élèves est prévue. Les enseignants (désireux d’arrondir leur fin de mois) s’inscrivent sur des créneaux de soutien scolaire, dispensé pendant les vacances, dans les établissements pour renforcer les connaissances de ceux qui ne réussissent pas scolairement. Pour les autres, qui n’auraient pas les moyens de partir en vacances, des séjours, pension complète, en Province, sont organisés, tout frais payés ou presque. Il suffit de s’inscrire avec l’aide d’assistants sociaux en tout genre qui rempliront les documents nécessaires pour faciliter les démarches.
>>> une partie des fournitures scolaires est achetée par la mairie afin de procurer différents outils aux élèves, qui très vite, dégradent ce qu’il leur a été donné, voire même critiquent que le matériel est trop simple, pas à la mode, pas beau… Il faut préciser que grand nombre de ces mêmes élèves sont équipés de téléphone haute technologie, de blousons, de vêtements, de chaussures, de marque, d’un prix assez élevé.
>>> les évaluations, les observations formulées sur les livrets scolaires doivent faire l’objet d’une grande attention de la part des professeurs afin que le lexique employé, les tournures de phrases ne soient pas désobligeantes. Impossible de dire ou d’écrire la vérité. Un élève qui retourne la classe, qui n’apprend rien, qui se fait remarquer, qui manque de respect, est un élève qui n’a pas encore acquis les compétences, tout simplement. La notation n’existe presque plus. Ainsi baisse le niveau, ainsi l’élève sérieux n’est pas félicité comme il se devrait, lutte contre les moqueries. Il est montré du doigt par les autres ; il n’entre pas dans la « nouvelle norme ». Certains en souffrent et sont moralement atteints.
>>> les fêtes musulmanes sont remarquées et remarquables ; des enseignants obtiennent des permissions d’absence. Dans la rue, il faut manger son casse-croûte en cachette.
>>> quant à la circulation des parents dans l’école, réglementée par les plans vigipirate et la loi sur la laïcité, pose vraiment problème : difficile, voire impossible de faire retirer le voile et les vêtements à caractère religieux sans soulever des tempêtes, sans parler de discrimination. Les récents événements ont conduit les directeurs d’école à renforcer la vigilance, ils devaient fouiller les sacs. Des directives ont été données pour cesser cette pratique ayant donné lieu à des accusations de racisme envers ceux qui osaient appliquer les consignes de sécurité.
>>> par ailleurs, beaucoup d’élèves suivent des cours dans des écoles coraniques après la classe.
>>> l’embauche et la formation des enseignants est catastrophique. Le nombre d’enseignants est insuffisant tant les arrêts de maladie, les démissions, sont fréquents. Ainsi beaucoup de professeurs sont jeunes et sans expérience. Vite, très vite, ils sont débordés, dépassés, et surtout baignés dans la pédagogie moderne avec de multiples animations en tout genre : conseils d’école, de cycle, animations pédagogiques, réunions multiples, formation à distance… tout ceci avec un caractère obligatoire et des moyens de contrôler et de surveiller leur présence, leur assiduité et de vérifier s’ils appliquent, s’ils ont bien compris, s’ils ne dérogent pas. Certains en feront leur bonheur jusqu’à passer des heures et des heures dans l’établissement entre collègues, comme une deuxième famille, à participer au café des parents, au petit déjeuner (qui a lieu de temps en temps dans les écoles). Pour les autres, ceux qui résistent ils seront sanctionner par le regard ou par des remarques.
>>> bien sûr il ne faut pas oublier que la littérature de jeunesse, les manuels scolaires, les spectacles ou films proposés aux élèves participent à toute cette mise en scène.

C’est ainsi que le multiculturalisme a trouvé sa place et qu’il a créé une véritable discrimination à l’égard des quelques élèves qui méritent de porter ce substantif. Dans cette ville il faut être « défavorisé » pour trouver sa place. Il reste très peu de la culture française. Une situation extrêmement inquiétante, choquante, …, des scènes qui finissent par devenir banales et coutumières à force de renverser les choses et d’accepter. Qui a remarqué cette jeune fille, qui, débarquant de Province pour enseigner, a dû fuir en courant, rejoindre sa campagne, car prise d’un vertige. Sa valise s’était cassée, elle était en pleine panique, dans la rue piétonne, personne pour l’aider.

Aujourd’hui, ce qui se passe ici, demain, très vite, se passera ailleurs …

Ce poste a été rédigé par
Secrétaire départemental du Collectif Racine 77 Coordonnateur interdépartemental du Collectif Racine pour l’Île-de-France.

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