Fiche de lecture : La culture du narcissisme, Christopher Lasch

Fiche de lecture : La culture du narcissisme, Christopher Lasch

 

FICHE DE LECTURE : LA CULTURE DU NARCISSISME, CHRISTOPHER LASCH.

Flammarion, collection « champs ».

« Nous sommes nés libres (…) Nous pouvons aller où ça nous plaît et emmener avec nous ce que nous désirons. Nous ne recevons aucun ordre, si ce n’est de notre peuple ».

Otreouti, chef des Onondagas, Nord-Américain de sol et de sang.

« La plupart d’entre nous sont, depuis de nombreuses années, mis en condition d’avoir un point de vue politique (…) Or le fait est que la plupart des problèmes … auxquels nous avons à faire face sont de nature technique ou administrative … ce sont des jugements très sophistiqués, qui ne se prêtent pas à ces grands élans passionnés qui ont si souvent remué le pays dans le passé. Ils traitent de questions qui se situent maintenant au-delà de la compréhension de la plupart des hommes ».

J.F Kennedy, chef des occupants, Nord-Américain de papiers, cité par C. Lasch, p. 114.

A. Remarque liminaire : Des experts, de l’expertise, et de l’expertocratie

Plus c’est gros plus ça passe … simple question de passeur : chaque fois que l’idéologie mondialiste veut nous repasser une ineptie, du genre : « le traité transatlantique relancera l’économie des pays européens, ou bien : « l’immigration ne coûte rien au contribuable, et enrichit notre culture » ; ou alors « les racailles nous aiment, et ceux qui ne les kiffent pas sont des arriérés » ; ou encore « être féministe c’est entrer en rébellion contre les souchiens qui respectent les femmes, et faire soumission devant les envahisseurs qui les violent » … les médias du système font bondir de sa boîte, comme un diablotin à ressort … quoi ? … ce lointain descendant des antiques sophistes, ce digne héritier des managers et des apparatchiks, ce clinquant échantillon de la technostructure postmoderne: le high level expert de service. Héros de toutes les success stories … on l’applaudit !

En règle générale, dans l’univers castrateur du soft power, l’expertocrate, deus ex machina dutechno-nihilisme, est là pour couper-court. Usant du bistouri et du tampon de ce qu’il nomme lui-même « attaque informationnelle », il constitue l’exception infaillible qui confirmera la règle du relativisme obligatoire, en estampillant sa garantie sur tous les non-sens rentables. Dès qu’il paraît, dès qu’il parade, dès qu’il palabre … sa morgue, son impudence, son jargon comminatoire, ses statistiques coercitives, ses ricanements condescendants, parent toute objection du sens commun.

On se tait. On baisse les yeux. On écoute. On répète. On redoute de passer pour des ploucs

populistes, des beaufs ou des dupont-lajoie.

Quant à évaluer sur quel savoir se fonde l’expertise de l’expert … cela se perd dans un flou artistique où il est plus souvent question de cooptation lobbyiste que de diplômes proprement dits.

Bref l’expert c’est le copain du copain, qui a su flairer les vents dominants, et s’imposter comme coryphée de la langue de bois, en charge de faire chanter et danser le choeur des bien-pensants.

Prospère, célèbre, maximalement crédibilisé, unanimement respecté, l’expert a pour mission de se pavaner en rendant l’oracle qui canalisera les avis du cheptel propagandivore vers le collecteur de la doxa officielle, justifiée, intangible.

N’ayons, au demeurant, aucune inquiétude quant à son avenir : après avoir pontifié sur les médias – quels que soient par ailleurs les démentis qu’apporteront les faits– l’expert sera invité à repontifier, à titre d’expertocrate gaméllard, au sein de toutes sortes de commissions subventionnées, dont la lucrativité sera, n’en doutons pas, inversement proportionnelle, tant aux compétences requises, qu’au travail fourni.

A bien y réfléchir, chers collègues, l’expert c’est, en somme, le contraire de l’enseignant, ce tâcheron dûment diplômé, qui transmet modestement son savoir et sa culture dans les limites de la classe, pour un salaire à l’avenant.

A la fin des fins, tout n’est peut-être ici qu’une question de compétence et de modestie.

B. Question de méthode

Cependant, l’indigestion d’experts suffit-elle à discréditer l’expertise ?… Il en va peut-être des experts comme des dévots de Molière : ce n’est pas parce que nous sommes exaspérés par les faux qui opacifient la question, que nous devrions rejeter les vrais –si tant est qu’il y en ait– qui clarifieraient celle-ci.

Le tri pose problème … il est regrettable que la probation passe, en la matière, par une régression à l’infini : pour valider un expert il faudrait un expert en experts, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on se fatigue … Dans ces conditions il ne nous reste plus qu’à renverser le processus, à nous résigner à la méthode a posteriori. Personnellement, j’applique l’adage « on reconnaît l’arbre à ses fruits ». Je ne valide les experts qu’en sélectionnant les analyses de ceux dont les prospectives ont été confirmées par les faits ; ce qui, d’un côté m’évite de perdre du temps à lire les polissonneries des menteurs ou les âneries des farceurs, mais ce qui, d’un autre côté, me contraint à ne réagir qu’avec un temps de retard. Chacun ses goûts, je préfère passer pour la tortue que pour le lièvre.

C. Le vif du sujet : Christopher Lasch

C’est de ce point de vue, certes décalé, du moins d’aplomb et en surplomb, que la lecture du

sociologue étatsunien Christopher Lasch me paraît recommandable … d’autant plus que ce

scientifique est un puissant recadreur d’experts et de technocrates de tout poil.

Son livre : La culture du narcissisme, a été écrit en 1979, année nodale durant laquelle les libertaires libertins soixante-huitards, ayant plus ou moins épuisé leurs possibles dans les campus et les festivals rock - drogue – sexe, allaient réinvestir leur allergie à la contrainte, ainsi que leur prurit dérégulateur, dans les perspectives qu’offrait l’économie libérale (auto-perçue intemporellement en croissance indéfinie, quelles que soient par ailleurs ses stock market bubbles).

C’est dans ces années où « la vérité a cédé la place à la crédibilité » (p. 111), sous la relative

influence des déconstructeurs français (Derrida, Foucault, Deleuze), que s’est constituée aux Etats-Unis l’idéologie post-moderne dont la mondialisation nous fait subir, jusqu’à aujourd’hui, les fâcheuses répercussions.

Dans le contexte bipolaire de la guerre froide, la ploutocratie anglo-saxonne croyait faire une bonne affaire : en absorbant ses électrons-libres sans Dieu ni maître (qui lui avaient fait perdre la guerre du Vietnam), elle écartait la possibilité d’une révolution (les garnements se déradicaliseraient, se laisseraient sidérer par La fièvre du samedi soir, reporteraient leurs ambitions sur Dallas, se dandineraient sur Le fric c’est chic) … mais elle-même se laissait contaminer par un virus nihiliste qui finirait par déréguler son messianisme entêté (lequel avait déjà à son palmarès le génocide amérindien et les deux bombes atomiques), afin de dégager la voie … à la fois à son propre accomplissement prédateur, et à son autodestruction.

Définition du virus : Le moi égocentrique porteur d’un désir sans limites. Bouillon de culture du virus : société de consommation mondialisable. Nom du virus : « narcissisme ». Repérage du virus : Christopher Lasch.

Vieux problème platonicien (cf. Philèbe) : le désir humain étant par définition illimité, et le monde étant par définition limité, le premier surexploitera forcément le second, jusqu’à l’exténuer et l’étouffer sous ses déchets et ses dégâts.

Pour éviter d’en arriver là, une seule solution : imposer dès le plus jeune âge une mesure

raisonnable audit désir, par la force et par la loi. Cela commence à la maison. C’est en principe la mission de la famille et de la religion, et cela s’appelle l’éducation.

Nous autres enseignants, pouvons toujours colmater les brèches en cas de décrédibilisation

programmée des deux instances précitées, mais notre mission essentielle (sauf dans les sociétés totalitaires ou crypto-totalitaires) c’est l’instruction. Nuance !

Cela dit, allez donc parler de mesure raisonnable à un consommateur en pleine fièvre acheteuse

Allez donc parler de mesure raisonnable à un trader gavé de cocaïne et jonglant avec des paquets de dollars virtuels … Allez donc parler de mesure raisonnable à un magnat d’entreprise transnationale convaincu que le transhumanisme lui apportera l’immortalité …

Force nous est de constater que le barnum business, croyant fasciner des kids avec des numéros de clowns et de magiciens, a oublié qu’il avait lui-même produit ces galopins, d’ailleurs destinés à devenir ses héritiers … et qu’il était lui-même en train de se laisser fasciner et infantiliser par la réalisation d’une virtualité qu’il incubait depuis sa fondation … virtualité à laquelle ses enfants terribles finissaient par donner une dimension démesurée : le principe NO LIMITS … qui n’a cessé et ne cessera de tenter, jusqu’à l’hypnose, tout individualiste rapace qui trouvera intelligent de s’enrichir en appauvrissant autrui. « Homo homini lupus », ce n’était déjà pas drôle, mais si l’idéologie dominante se mettait à décomplexer la férocité, là ça allait goinfrer !… Ça l’a fait (cf. statistiques sur l’obésité aux USA, ce ne sont plus des loups, ce sont des tiques).

Or, ce no limits a été repéré dès longtemps –notamment par la psychanalyse– comme un schème comportemental caractéristique des stades pré-oedipiens de la psychogénèse, stades qualifiés de « narcissiques », au cours desquels le moi égocentrique investit sur lui-même tout son potentiel de désir, au détriment de tout objet extérieur (autrui, le monde).

Ces stades mal assumés induisent … au pire, des psychoses dans lesquelles le moi paie le prix de son errance par un désordre interne, par des troubles du caractère, et surtout par une déréalisation du monde, trop frustrant, qui, ne répondant pas immédiatement aux exigences dudit moi, provoque les réactions de rage ou de déni …

Et dans les cas infra-pathologiques, ces stades mal assumés induisent des personnalités

insupportables. En termes domestiques on les appelle gosses capricieux, en termes sociologiques casse-pieds, en termes politiques tyrans.

Le traitement basique du narcissisme consiste en une juste répression paternelle. Aussi longtemps que l’image paternelle est socialement homologuée (John Wayne), quelques bonnes calottes suffisent à régler le problème … mais en cas de déflation de la paternité (Woody Allen), le narcissisme peut devenir une révolution culturelle !… Ça l’a fait.

D’après C. Lasch, la « culture du narcissisme », avant de s’exporter au niveau mondial, s’est

développée aux Etats Unis à la fin des seventies, dès que les clubs très privés de businessmen ont compris que le narcissique était le consommateur idéal : un psychisme déréalisé obéit à des impulsions …

1. instinctives, donc prévisibles par les neurosciences et les études de marché,

2. irréfléchies, donc manipulables par la publicité.

L’oncle Picsou, qui avait dès longtemps compris que partout où il y avait des crétins il fallait les exploiter, et partout où il n’y en avait pas il fallait crétiniser, se mit à comprendre que partout où il y avait des narcissiques il fallait les exploiter, et partout où il n’y en avait pas il fallait narcissiser.

L’un n’empêche pas l’autre, d’ailleurs, sachant qu’un crétin narcissique est beaucoup plus rentable qu’un crétin tout court (observons à ce propos les bobos fréquentant assidument les rayons « développement personnel » des librairies, avant de fréquenter encore plus assidument les divers lieux de consommation que l’économie met complaisamment à leur disposition).

Pour illustrer cette culture, Lasch prend pour exemple un échantillonnage de cinéastes et d’écrivains, dont le plus représentatif est, me semble-t-il, Jerry Rubin, l’auteur de Do it, ce texte basique de la contre-culture psychédélique, sexuelle, et révolutionnaire, qui fut le livre de chevet de toute une génération gauchiste, de part et d’autre de l’Atlantique.

Ayant retiré de substantiels bénéfices de sa prose agitatrice, Jerry Rubin a rapidement renoncé à mobiliser les peuples pour se recentrer calmement sur son nombril.

« Nourritures diététiques, jogging, saunas, chiropraxie, acupuncture (…) Sur le plan spirituel, ses progrès se révélèrent tout aussi satisfaisants et indolores. Abandonnant son armure protectrice, son sexisme, sa ‘manie de l’amour’, il apprit à s’aimer suffisamment soi-même pour n’avoir pas besoin d’un autre pour se rendre heureux, et parvint à comprendre que sa politique révolutionnaire cachait un ‘conditionnement puritain’, qui provoquait parfois en lui un certain malaise, à cause de la célébrité et des avantages monétaires qu’elle lui valait. C’est apparemment sans efforts psychiques épuisants que Rubin a réussi à se convaincre ‘qu’il n’y a pas de mal à goûter les bienfaits de la vie qu’apporte l’argent’.

Il apprit également à mettre la sexualité ‘à la place qui lui convient, et à y prendre plaisir sans l’investir de significations symboliques’ (…) Rubin examine ‘la femme en lui’ … » (pp. 42, 43).

En résumé, ce néo-Narcisse se révèlera à lui-même comme l’androgyne aristophanesque, à

l’intérieur duquel les principes mâle et femelle se font suffisamment plaisir pour oublier le souci de donner ni de prendre plaisir de qui que ce soit d’extérieur … bref : fin de tout échange de bons procédés.

Cette monade asociale, autosuffisante, résultat du déracinement territorial, et de la dissociation « déconstructiviste » de toute structure collective (ringardement refermée sur elle-même) : la famille, la nation, le principe unificateur du divin … constituera (pour peu qu’elle soit branchée sur le marché « ouvert » qui refermera discrètement son cercle), l’élément de base du cosmopolitisme consumériste (où chacun collectionne les selfies de ses moments « heureux »), dont nous subissons un impact idéologique qui finira d’avilir l’humanité si nous n’y prenons garde … si nous n’y mettons bon ordre.

Cette monade asociale, Lasch a le mérite de l’avoir détectée il y a une quarantaine d’années.

Le cadre limité de cet exposé ne me permet pas de développer la totalité des thèmes abordés par  l’auteur (l’invasion de la société par le moi ; la personnalité narcissique de notre temps ; la réussite sociale hier et aujourd’hui, du travail à la séduction ; la banalité de la pseudo-connaissance de soi, le théâtralisme de la politique et de l’existence quotidienne ; le déclin de l’esprit sportif ; l’enfant et le travailleur : de l’autorité traditionnelle au contrôle thérapeutique ; la fuite devant les sentiments, sociopsychologie de la guerre des sexes ; l’avenir condamné, la peur de vieillir ; un paternalisme sans père).

Je ne commenterai que le chapitre 6 intitulé « décadence du système éducatif », car ce chapitre donne aux enseignants la possibilité d’éclairer par une analyse idéologique la contagion qu’a subie l’Education Nationale en France depuis la fin de la guerre froide.

D. L’éducation à la sauce américaine et son exportation

Jusqu’à la pérestroïka, ceux parmi nos collègues qui restaient attachés au principe de liberté de jugement ont tenu garde-haute contre l’idéologie soviétique, dont la langue de bois, grossièrement mécanisante, heurtait de front le sens commun, et dont les contrevérités flagrantes confinaient au grotesque, quand ce n’était pas au criminel.

Nous commençons à comprendre que ce n’était pas une raison pour baisser la garde face à

l’idéologie Etatsunienne, qui ne brillait pas davantage par sa finesse, par sa fidélité au réel, ni par son effet de nivellement par le bas … mais qui a eu le flair de jouer sur la séduction et la facilité pour asseoir son universalisme.

La différence entre les deux propagandes est essentiellement que la première ne donnait aux

propagandivores que l’espoir d’une gratification différée, payable par des sacrifices immédiats, tandis que la seconde continue à promettre des gratifications immédiates à paiement différé. Gouvernement ou gouvernance. Kolkhoze ou Disneyland. Lavage de cerveau au jet d’eau froide ou lavage de cerveau au bain moussant parfumé …

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, et depuis la chute du mur de Berlin, le mode opératoire de cette propagation pragmatiste, fut pragmatique … à travers le cinéma, les séries tv, la musique de variétés, les modes vestimentaires ou alimentaires, etc. tout a été organisé pour encourager l’imitation des applications, et pour décourager la compréhension des principes : it works, ne vous inquiétez pas du comment ça marche, les experts s’en occupent à votre place, et surtout ne vous tracassez ni du pourquoi, ni de ce en vue de quoi ça marche.

Ça marche, alors marchez ! Ça marche, non pour subvenir à vos besoins réels, mais pour satisfaire vos envies canalisées par l’incantation publicitaire. On vous fait marcher pour faire du dollar. Le dollar est une fin en soi. Comme Narcisse. Alors marchez !

- Non merci. Un esprit libre ne marche pas selon la loi de la plus grande pente, il remonte le courant jusqu’aux principes (ou à ce qui en tient lieu). Lasch nous révèle que les USA ont été fondés par des Anglo-Saxons nourris à la branche anglo-saxonne de ce qu’on appelle la « philosophie des lumières », c’est-à-dire, non pas la pensée des encyclopédistes français, ni de celle des aufklärers allemands, mais essentiellement une philosophie d’un « terre-à-terre » confinant au matérialisme (l’empirisme de Hume, l’économie politique de Mandeville, Smith, Ricardo, et l’utilitarisme de Bentham) opportunément enjolivée, sacralisée, et finalisée par un joker religieux : une adaptation tendancieuse du protestantisme, dans laquelle la réussite matérielle s’élevait à la dignité de mission divine, et dans laquelle le progrès économique, scientifique, technique était perçu comme réalisant le plan de la Providence.

… Voilà ce qu’on peut appeler faire de nécessité vertu.

Les immigrants, en rupture avec une Europe dont ils jugeaient le développement entravé par le poids de l’histoire et l’inertie de la tradition, recherchaient un terrain d’expérimentation à la mesure de leurs rêves. Après avoir fait table rase, en se débarrassant des premiers occupants, ils ont méthodiquement organisé ce nouveau monde, destiné par la Providence à régénérer l’humanité par les leçons de l’exemple.

Première démocratie moderne, les USA ont primairement organisé leur système éducatif dans le cadre d’une économie artisanale et agricole, avec la double intention proclamée de former un citoyen américain, éclairé, et constituant une force de travail efficace. Dans l’esprit fonctionnaliste des fondateurs (Jefferson), un bon citoyen était un bon travailleur (c’est ce qu’ils appelaient « discipline industrielle ») : un individu autonome, qui se respecte lui-même, et qui a une ouverture d’esprit.

Les premiers résultats semblent avoir été encourageants, Michel Chevalier compare en 1830 le niveau des Etatsuniens et des Français, et conclut :

« Etudiez la population de nos campagnes, sondez le cerveau de nos paysans, et vous verrez que le mobile de tous leurs actes résulte du mélange informe des paraboles bibliques, avec les vieilles légendes d’une superstition grossière. Faites la même opération sur le farmer américain, et vous trouverez que les grandes traditions de la Bible s’allient dans sa tête assez harmonieusement avec les préceptes de la science nouvelle posée par Bacon et Descartes, avec les principes d’indépendance morale et religieuse promulgués par Luther, et avec les idées plus modernes d’indépendance politique.

Dans la vie politique, la masse américaine est arrivée à un état d’initiation supérieure à celui de la masse européenne, car elle n’a pas autant besoin d’être gouvernée, chaque homme ici, porte en lui, à un plus haut degré, le principe du gouvernement de lui-même, et y est plus propre à intervenir dans les affaires publiques ». (p. 173)

Cependant … l’évolution du système a –c’est le moins qu’on puisse dire– diminué la part du citoyen éclairé, en augmentant celle du travailleur efficace.

A partir des grandes vagues d’immigration de 1840, les pédagogues étatsuniens, craignant

d’importer les tares européennes de la lutte des classes, de la pauvreté héréditaire, et du despotisme, ont cherché à isoler l’élève de son milieu pour l’américaniser au plus tôt.

L’école, tout en ménageant aux meilleurs l’éventualité toute théorique d’une promotion sociale, se chargeait surtout en pratique de décourager les ambitions disproportionnées des élèves de condition sociale inférieure.

En saine logique, cette révision de l’évaluation objective (intelligence, connaissances, aptitudes, travail …) par l’évaluation statistique (de quel pourcentage d’éléments interchangeables a-t-on besoin pour remplir telle case), est le contraire de la mission de l’enseignant, qui est, en principe, d’éveiller l’esprit critique, chercher à épanouir le potentiel de chaque élève, détecter les talents, encourager l’effort, récompenser la volonté, le sérieux, la discipline, la ponctualité, l’assiduité, la persévérance, le mérite … donner confiance et espérance … bref ouvrir le grand angle sur toutes les perspectives possibles au lieu de resserrer la mise au point sur les créneaux imposés …

Cette tendance perverse n’a fait que se démultiplier jusqu’à nos jours.

Au début du XXème siècle, sous la pression de l’essor industriel, l’éducation étatsunienne a fortement accentué son utilitarisme et son souci d’efficacité. Appliquant le slogan « ajuster l’homme au poste », elle est devenue un agent de recrutement, de sélection, et de formation pour l’industrie.

Le passage de l’artisanat au machinisme devait évoluer vers l’assujettissement de l’homme aux machines … et surtout à la substitution des lois du marché aux lois de la nature.

Remarquons que les lois du marché, comme celles de toute compétition, sont optimisées lorsqu’il y a une très petite élite de décideurs, servie par une garde prétorienne d’expertocrates et de communicants médiatiques, laquelle contrôle et manipule une masse de travailleursconsommateurs- électeurs addictés à une facilité qui les maintient dans l’impotence, assignés à des tâches routinières qu’ils ne sont pas en mesure de comprendre, condamnés à la soumission et à la répétition idéologique. C’est ainsi que le totalitarisme, comme l’argent mafieux, peut se blanchir sous le masque démocratique.

La pensée européenne sait que la définition aristotélicienne de l’homme comme animal politique ne peut s’appliquer qu’à l’homo sapiens, animal rationnel.

La pensée étatsunienne, en reprenant la définition empirique et utilitariste de la rationalité comme calcul d’intérêts bien compris, a fait des USA le premier pays à subvertir le politique par l’économique. Et l’école étatsunienne a été la première à démoder l’homo sapiens et à standardiser l’homo oeconomicus … qui travaille sans rien considérer d’autre, dans son travail, que le salaire qu’il en obtiendra … qui consomme à l’avenant … et qui vote –sans d’ailleurs rien chercher à comprendre à la politique– pour le candidat qui a la plus brillante équipe d’experts et de

communicants.

Adieu peuples, salut publics !

C’est alors que sont sortis comme un lapin d’un chapeau des experts-pédagogues-gadgets,

disciples de J. Dewey, qui, tests d’intelligence à l’appui, ont prétendu que les élèves nécessaires au fonctionnement de l’industrie étaient « incapables » de suivre un programme scolaire classique, et devaient donc suivre un enseignement gadget-malbouffe, compatible avec l’américanisation, et qui ne demandait aucun effort … avec à la clé, naturellement, des compétences médiocrissimes.

Flairons là, chers collègues, les inspirateurs de notre fléau Meirieu et de sa clique, la construction du savoir par l’élève, (rebaptisé apprenant), le détricotage des programmes, et la camelotisation des diplômes, brevets d’accès à pôle-emploi …

C’est ainsi que dès les années 1920-30, ont été introduits des cours : « de gestion du foyer, de la santé, de la citoyenneté », et d’autres sujets extra-scolaires, confisqués à l’éducation familiale et religieuse au profit du formatage idéologique.

En 1940, a été introduite la matière « adaptation à la vie », comprenant des thèmes tels que :

comment paraître à son avantage, comment choisir un dentiste, développement de relations durables et saines entre garçons et filles …

Qu’il ne nous échappe pas que cet élan aristotélicien de l’homme libre et du citoyen, vers la

connaissance pour elle-même … cet appétit de savoir, cette tension vers l’excellence, très exigeantsen termes d’efforts, qui subsistait contre vents et marées dans les établissements scolaires de la vieille Europe, n’était prisé outre Atlantique que par quelques gentlemen, dans quelques fondations élitistes …

Alors que les écoles et les universités étatsuniennes « formaient » prioritairement des

businessmen qui ne connaissaient que les statistiques du marketing, et les stratégies de management et de communication, ainsi que des executives parfaitement incultes. Ce qui garantissait la paix sociale et la croissance économique.

Pour une culture ataviquement utilitariste, quel besoin d’apprendre la science alors qu’il y a la technique ? Quel besoin d’apprendre les langues mortes ? l’histoire ? la philosophie ? … Time is money! Quel besoin d’apprendre l’orthographe, la grammaire, et les langues vivantes ? Voici le business english, ce Légo de formes idiomatiques aussi faciles à ingurgiter qu’autant de slogans publicitaires (répétez au moins une fois par phrase opportunity, deal, et challenge), et si facilement étirable (surtout avec un chewing gum dans la bouche) comme sabir mondialiste …

Et maintenant … le fin du fin : « une idée n’est pas utile parce qu’elle est vraie, elle est vraie parce qu’elle est utile ». Cette citation … non de Staline, mais du philosophe pragmatiste William James, glisse des questions de forme à la question de fond : la vérité elle-même cesse d’être un point de référence absolu (adaequatio intellectus ad rem), mais devient vassale de l’utilité.

Or il peut être fort utile de produire un discours inconforme à la réalité, un discours déréalisant : la propagande.

Donc un discours déréalisant est vrai ! La lessive X lave plus blanc, le vivre-ensemble et le pas d’amalgame résorbent le terrorisme, les multinationales enrichissent l’économie des pays où elles s’installent …

Voilà qui justifie –encore mieux que le matérialisme dialectique, de triste mémoire– toute

propagande idéologique, toute vérité pré-pensée, toute conviction pré-jugée. Voilà qui explique les bobines de bobards des bobos politiquement corrects. Voilà qui explique la chape de la pensée unique. Ne nous étonnons plus de voir les trotskistes reconvertis dans la pub, la com., et l’inspection académique. Ne nous étonnons plus de voir l’ensemble des politiciens et des journalistes de gauche et d’extrême gauche s’aligner sur la politique étatsunienne, tant sur le plan atlantiste que sur le plan sociétal. Ne nous étonnons plus de voir les « femen » et les « no borders » financés par des fondations oligarchiques yankees : tous ont la langue de bois dans l’ADN … une langue de bois en vaut une autre, du moment que, comme le dit Z. Brzezinski : « it works ».

Plus c’est gros plus ça passe. Pas trop compliqué à comprendre, toujours un canal cognitif contre une source cognitive :

Toujours la facilité contre l’effort, la discontinuité contre la continuité, l’extension contre la

compréhension, la juxtaposition contre la méthode, le matters of facts contre le concept, l’exemple contre la théorie, le sampling contre l’exhaustivité, la mémorisation contre le raisonnement, la statistique contre le théorème, le coefficient de concomitance contre la preuve, le stéréotype contre la créativité, la lettre contre l’esprit, la répétition contre la démonstration, l’interprétation immédiate contre la lente élaboration, la platitude contre l’élévation, le rhizome contre la racine, la médiocrité contre l’excellence, le prêt-à-penser contre la liberté de pensée.

Bilan pour la culture générale : le degré zéro, comparons les dialogues des films et séries tv

étatsuniens (La mélodie du bonheur, ma sorcière bien aimée) aux dialogues des films européens de l’époque (Prévert, Jeanson, Audiard …). Bilan scientifique à l’avenant … mais là c’est plus ennuyeux à cause des incidences stratégiques et économiques : même si les businessmen avaient acheté nombre de scientifiques européens, lorsque les soviétiques lancèrent en 1957 leur capsule spatiale, l’amiral G. Rickover a pu enfin obtenir que l’enseignement des mathématiques aux USA soit refondé sur l’assimilation des concepts de base, et non plus sur la simple mémorisation des faits.

Mais pour la masse, des tonnes de malbouffe pédagogique adaptée aux « tendances » : dans les années 1960, les pédago-fans des protest songs et du rythm’n’blues, ont lancé l’idée de « créativité pédagogique », « prise de conscience » qui, loin de donner aux afro-américains l’accès aux fondamentaux de la grammaire et du calcul, promouvaient des programmes-gadgets d’histoire des Noirs, anglais des Noirs, conscience culturelle des Noirs, fierté des Noirs … Dans les années 1970 même motif même punition pour les pédago-fans féministes de la pop music et du disco

Et dans les années 1980 pour les pédago-fans LGBT de la new wave, de la techno et du rap. Voilà comment la maladie du communautarisme a été lancée, nourrie d’un corpus théorique, et institutionnalisée par l’école étatsunienne : pour transformer un peuple épris de liberté en un public réclamant du pain et des jeux.

Après tout chacun ses goûts, grand bien leur fasse … oui mais une économie prospère a

spontanément tendance à conquérir de nouveaux marchés en diffusant son idéologie. Dans une Europe proconsulisée, les « élites » culturelles, avides d’entrer dans le club des young leaders particulièrement dans notre France si sensible aux phénomènes de mode– n’ont pas manqué de faire les perroquets et les singes, avec autant de gaucherie sur le plan de l’éducation que sur celui de la musique de variétés (horresco referens).

Conclusion

Lasch constate en 1979 que l’éducation, pensée par les philosophes des lumières comme la clef du progrès, synonyme de croissance économique, n’a pas permis au peuple de comprendre la société moderne, n’a pas amélioré qualitativement la culture populaire, n’a pas réduit l’écart entre les riches et les pauvres, a laminé l’esprit critique, a abaissé le niveau intellectuel.

Il y avait donc, à la base, entre le « citoyen éclairé » et le « travailleur efficace », une antinomie qui, en se développant, a fait apparaître que l’idéologème scolaire « discipline industrielle » conditionnait au lieu d’épanouir, obscurcissait au lieu d’éclairer, vidait le civisme de son sens.

Le sociologue en conclut que l’éducation a dilué sa qualité en se massifiant : selon lui, de la droite à la gauche, les observateurs des systèmes éducatifs s’accordent à penser que les critères de l’excellence intellectuelle (maîtrise du raisonnement et clarté de l’expression, réserve d’informations historiques et littéraires) sont aussi élitistes que les critères de l’excellence sportive.

Toute massification implique donc une baisse des exigences entraînant un nivellement par le bas. Les élèves, délaissant la lecture pour se nourrir de télévision, de cinéma, de publicité, ont fini par trouver les manuels inintelligibles et par « forcer » les « autorités pédagogiques » complaisantes à leur simplification.

Les « autorités pédagogiques » ont été rendues d’autant plus complaisantes que dans le contexte de l’économie moderne, l’école sert essentiellement à former des gens à travailler.

Or la plupart des professions d’une société industrielle avancée n’exigent comme qualification ni un haut quotient intellectuel, ni de grandes compétences, ni de culture générale. La demande porte surtout sur des executives qui mettent en oeuvre une routine ne requérant aucune initiative personnelle. Si la fraction des immigrés prête à travailler introduit entre les executives une émulation sur l’acceptation des plus bas salaires.

En conséquence, l’économie moderne « exige plutôt un peuple abruti, résigné à effectuer un travail sans intérêt et de mauvaise qualité, et disposé à ne chercher satisfaction que dans les heures consacrées au loisir » (p. 168). Les compétences ont été atrophiées : « Les traditions populaires d’autonomie de l’individu ont fait place à des connaissances ésotériques gérées par des experts » (p.170).

Et en définitive : « L’école universelle publique, loin de créer une communauté de citoyens qui se gouverneraient eux-mêmes, a contribué à la propagation de l’abrutissement intellectuel et de la passivité politique » (p. 171).

Je conclus, pour ma part, en vous invitant, chers collègues, à aimer les étatsuniens comme Jeanne d’Arc aimait les Anglais : là où ils sont aimables, c’est-à-dire chez eux … et à la rigueur chez nous, dans la mesure où ils se comporteraient en hôtes respectueux, non en dominateurs économiques, ni en donneurs de leçons. Quant à nous, ne soyons ni les singes ni les perroquets de leur anti-culture.

Refusons le cheeseburger-cola (d’ailleurs hallal-compatible), et servons à nos élèves les mets et les vins de nos terroirs. Le bon goût, la bonne humeur, et les bonnes manières y gagneront ce que l’assujettissement y perdra.

Daniel Robert Barbero

 

Ce poste a été rédigé par
Secrétaire départemental du Collectif Racine 77 Coordonnateur interdépartemental du Collectif Racine pour l’Île-de-France.

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