Nos jeunes méritent mieux que Black M.

Nos jeunes méritent mieux que Black M.

 

Nos jeunes méritent mieux que Black M

 

Article extrait de la lettre numéro 10 du Collectif Racine.

 

                 Le début du mois de mai fut marqué par la polémique liée à la venue du rappeur Black M à Verdun, dans le cadre d’un concert organisé en marge des commémorations officielles de la bataille qui s’y tint cent ans auparavant, le dimanche 29 mai au soir. Tout ou presque a été dit sur cette pathétique affaire et le camp patriote a fait respecter la mémoire des soldats morts au champ d’honneur en remportant une nouvelle bataille, symbolique cette fois. Néanmoins, revenons ici sur un aspect qui n’a, à notre connaissance, pas été évoqué.

                Ce rappeur, parolier douteux à la rime pauvre, a été invité par des politiques – qui d’ailleurs n’assument plus ce choix et se renvoient piteusement la balle – d’abord et avant tout parce qu’il leur apparaissait comme une des nouvelles idoles des « jeunes », capable à ce titre de réconcilier ce public avec un nécessaire mais parfois austère devoir de mémoire. Ce postulat de départ, disons-le tout de suite, repose sur deux prémisses fausses.

                 La première, qui consiste à se persuader de l’immense popularité de Black M auprès de la jeunesse, révèle une fois de plus la déconnexion de nos politiques, et leur incapacité à discerner les mirages médiatiques des aspirations profondes de la société. Leur appréhension du monde semble reposer uniquement sur des échos rapportés par d’autres, échos déformés par le messager et reformés par le récepteur politique du fond de sa caverne d’ivoire, dans un but uniquement utilitariste et sur le court-terme. De fait, la panacée de leurs clés de lecture réside dans les divers sondages dont ils sont extrêmement friands et auxquels ils prêtent des vertus quasi mystiques.

              Ainsi, pour en revenir à Black M, sa cinquième place dans le classement des personnalités préférées des 7-14 ans, établi chaque année par les lecteurs du très sérieux Journal de Mickey, tout comme sa récente consécration aux Kids’ Choice Awards (sic) en tant qu’artiste musical français de l’année, ne pouvaient échapper à des politiques – ou à leurs conseillers – toujours avides de plaire à la jeunesse. Les élus de gauche, en particulier, sont très friands de ce genre de récupération paresseuse et cet atavisme les a conduit ici à faire de Black M un symbole bien malgré lui de la jeunesse française.

                  Pourtant, s’il est une profession qui connaît bien cette jeunesse pour la côtoyer tous les jours, ce sont les près de huit cents mille enseignants de France et de Navarre. À l’occasion des cours d’EMC (enseignement moral et civique mis en place par l’inénarrable Najat Vallaud-Belkacem), et puisqu’il nous est conseillé de susciter la parole de l’élève lors de débats, j’ai ainsi demandé à mes soixante-dix élèves de première, d’horizons très divers, ce qu’ils pensaient de cet artiste et s’ils estimaient qu’il les représentait. La réponse fut un « non » unanime, bien que se déclinant sous différents aspects : certains n’écoutaient tout simplement pas ce style de musique tandis que d’autres soulignaient le fait que Black M s’adressait en fait à un public bien plus jeune, ce que semble confirmer le classement du Journal de Mickey.

                   De deux choses l’une ; ou bien s’agissait-il en invitant Black M d’attirer à Verdun des jeunes en âge de comprendre, et à même d’appréhender les horreurs et le sens de cette bataille, auquel cas le choix de cet « artiste » est, on le voit, pour le moins inapproprié. Ou bien le public visé était-il bel et bien celui des pré-adolescents mais en ce cas, cela illustre le formidable mépris que nos dirigeants ont pour la transmission de notre mémoire et le peu d’importance qu’ils accordent à notre Histoire. Car qui peut croire un seul instant qu’un enfant de 7 ans – ou de 14 bien souvent d’ailleurs, ait les ressources intellectuelles et psychologiques suffisantes pour saisir ce que fut Verdun ? Qui peut croire qu’ils en auraient retenu autre chose que le brouhaha débilitant d’un concert inconvenant et qu’un fugace amusement auquel les invitait d’ailleurs l’artiste, montrant par là qu’il ignorait lui aussi la raison profonde de sa présence.

                 La dignité seule sied à ce genre d’événements. Et celle-ci suppose une certaine maturité, aussi bien du public que du messager. Parce qu’il semble s’adresser surtout aux franges les plus infantiles de notre jeunesse, et parce qu’il n’a jamais paru comprendre les légitimes critiques émises à son encontre et su se remettre en cause, Black M n’avait donc pas sa place à Verdun.

 

               Le second point sur lequel il nous faut revenir est cette idée fausse qui voudrait que les jeunes ne se sentent concernés par des commémorations à la seule condition qu’y soient associés des événements de nature festive. Il y a là, à mon sens, plusieurs méprises entremêlées.

              Le fait tout d’abord de vouloir mêler à tout prix fête et sacré est l’un des écueils les plus tragiques de notre temps, justement dénoncé par Philippe Murray à travers son concept d’homo festivus. Cet amalgame malheureux a pour conséquence non pas de sacraliser ce qui devrait l’être mais d’avilir voire pire, de tourner en dérision toute référence au passé, ceci ayant comme funeste effet de susciter la moquerie là où on attend de la solennité, de l’indifférence là où on espère du recueillement.

               Ce malaise est très bien perçu par les jeunes lorsqu’on les interroge sur la pertinence qu’il y aurait ou non à écouter du Black M pour l’enterrement de leur grand-père. Ces derniers ont un sens inné du respect, mais il est progressivement déconstruit par les outrances de la société du spectacle et les imposteurs qui en sont aux commandes. Il n’y a donc pas a priori de risque de « divorce entre la jeunesse et cet événement » selon les termes de M.Apparu, porte-parole de M.Juppé, seulement une instrumentalisation honteuse de la part de politiciens prêts à tout pour récupérer quelques voix, et notamment celles de ces fameux « jeunes ».

              Un autre écueil, et non des moindres, m’est apparu au cours d’une discussion avec mes élèves. L’une d’entre eux me fit remarquer que si l’envie leur prenait d’écouter Black M, ils pouvaient le faire sur une radio commerciale, et qu’ils ne s’attendaient pas a priori à entendre ce genre de musique lors d’une commémoration. Elle mit ainsi le doigt, sans le savoir, sur l’une des caractéristiques fondamentales – et inhérentes – de cet esprit « post-moderne », qui déprécie tout et ne se réalise qu’à travers une transgression permanente, une fuite en avant visant à déconstruire méthodiquement ce qui reste des structures traditionnelles, et à fragiliser les liens qui, de tous temps, ont fondé notre humanité.

                 Car, en vérité, quel modèle veut-on pour notre jeunesse ? Pourquoi ne lui proposer que du médiocre, du laid et du faux alors qu’elle est par définition dans un moment où son exigence de sens est immense ? Pourquoi ne pas étancher sa soif de connaissances en lui offrant du bon, du beau et du vrai ? Pourquoi continuellement la rabaisser au lieu de chercher à l’élever, comme si elle n’était pas assez intelligente ou digne, et qu’elle devait se contenter de l’humus quand elle aspire aux cimes ? Pourquoi flatter ses instincts primaires en l’incitant à la facilité et la paresse au lieu de chercher à en extraire le meilleur pour l’offrir au monde et d’abord à elle-même ? Si mes élèves n’étaient pas contraints de venir assister à mes cours d’histoire, y viendraient-ils d’eux-mêmes ou passeraient-ils à côté de leur propre passé, devenant des êtres hors-sol, sans mémoire et donc sans avenir ?

 

                 En réalité, ceux-là même qui tentent de séduire la jeunesse en la maintenant dans l’ignorance de la beauté du monde, ceux-là ne l’aiment pas et ne l’utilisent qu’à des viles fins, parfaitement identifiées par des auteurs comme Christopher Lasch ou Jean-Claude Michéa. N’aurait-on pas pu imaginer une célébration un peu plus digne que celle qui consistait à faire venir un rappeur de seconde zone pour commémorer une bataille comme celle de Verdun ? Pourquoi tenir pour une évidence le fait que les jeunes ne s’intéressent à leur Histoire que si l’on y mêle des festivités de mauvais goût ? N’est-ce pas là le rôle de l’État et de nos représentants de rappeler les grandes choses faites ensemble et de les magnifier afin de nous pousser à en accomplir d’autres, ainsi que l’écrivait fort justement Renan ?

              La scénographie grotesque finalement retenue, prétendument au nom de la jeunesse, par et pour elle, lui faisant jouer un rôle qui la dépasse pour satisfaire les lubies « artistiques » de quelques cinéastes grabataires ainsi que l’ego d’une poignée de politiciens impopulaires, fut une insulte envers nos morts mais également envers ces jeunes. Nous le déplorons et réaffirmons que la jeunesse française n’est pas en quête de farces grossières, qui l’avilissent et l’abaissent, mais de transcendance, qui l’exalte et la grandit.

 

               Nous professeurs, constatons chaque jour un peu plus ces dérives liées à la crise de la transmission et au nivellement par le bas. Nous professeurs, aimons nos élèves et voulons le meilleur pour eux. Nous aimons notre métier parce que nous sommes fiers de transmettre ce vieil héritage remontant à Homère, parce que ce que nous faisons a encore un sens dans un monde qui en a de moins en moins.

Alors oui, nous professeurs, savons que nos jeunes méritent mieux que Black M.

 

Aymeric DUROX,

Secrétaire départemental du Collectif Racine 77,

Coordinateur du Collectif Racine en Ile-de-France.

 

Ce poste a été rédigé par
Secrétaire départemental du Collectif Racine 77 Coordonnateur interdépartemental du Collectif Racine pour l’Île-de-France.

4 commentaires on "Nos jeunes méritent mieux que Black M."

  • Barrere dit

    bravo et édifiant en ce qui concerne nos « élites », tu aurais dû faire du journalisme, ça nous changerait…Cordialement.
    Bertrand

  • DUROX dit

    Bravo Aymeric,
    Excellent article. La gauche socialo bobo répudie notre passé sous prétexte de modernisme. En réalité elle roule sciemment pour le communautarisme et ruine notre Histoire et notre avenir.

Trackbacks

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>