Fiche de lecture : L’enseignement de l’ignorance, de Jean-Claude Michéa.

Fiche de lecture : L’enseignement de l’ignorance, de Jean-Claude Michéa.

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FICHE DE LECTURE : L’ENSEIGNEMENT DE L’IGNORANCE, JEAN CLAUDE MICHEA, ed. Flammarion, coll. Climats, 1999.
« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont. En quoi il n’est pas vraisemblable que tous se trompent ; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens, est naturellement égale en tous les hommes … »
Descartes.

A. REMARQUES LIMINAIRES

Avant de publier ce compte-rendu de lecture, j’ai attendu la convention du 22 septembre. Les propos tenus furent de grande qualité, et les perspectives dégagées pour redresser l’école et l’université m’ont semblé réalistes et opportunes. Je me suis réjoui de trouver là une grande somme d’observations liées par un efficace travail de synthèse.
Evidemment tout ce capital de pensée devait tenir dans les limites temporelles qu’imposait l’exercice, et certains sujets n’ont malheureusement pu bénéficier du développement qu’ils méritaient.
J’ai notamment regretté, au niveau des critiques du système éducatif actuel, le peu de place réservée à une question fondamentale : la dénonciation de l’idéologie délétère, distillée par l’hyperclasse mondialiste, et servie à la petite cuillère aussi bien par la gauche-caviar que par la droite financiarisée.
Comment ignorer, ou méconnaître, que l’école tient une part éminente dans la propagation de cette idéologie ?… En effet, les médias et la publicité, souvent incriminés par les esprits libres, ne sont qu’optionnels (on peut théoriquement s’abstenir d’allumer son téléviseur ou de lire les journaux mainstream) … alors que l’école est obligatoire.
L’obligation scolaire est une épée à double tranchant : si elle se limite à transmettre la culture, elle va contrecarrer la paresse intellectuelle, et stimuler l’épanouissement des consciences … mais qu’elle se mette en tête de propager une quelconque idéologie, et elle se transformera en instrument de contrainte, en vecteur de soumission au despotisme.
Or, comment nier l’omniprésence de l’idéologie mondialiste, souvent qualifiée de « pensée unique », entre les murs de nos établissements, tant dans le contenu des programmes, que dans nos prescriptions de service ? Comment nier les manoeuvres d’une police de la pensée, diligentée par nos ministres (affublés de leurs conseillers : les très sectaires apprentis-sorciers de la pédagogie), et appliquée par nos bureaucrates et nos syndicalistes ?…
De fait … les modalités et la substance, l’enseignement et la chose enseignée … me semblent des binômes indissociables, qui se doivent d’être traités paritairement, surtout au moment même où les consciences de nos élèves se trouvent, plus que jamais, mitraillées, imprégnées, et intoxiquées par une attaque informationnelle permanente, que les neurosciences1 ont « softpowerisée » pour dulcifier le poison.
1 Exemple d’expert dans le genre : « Bruno Walther, grand spécialiste des « cyber-manifestations », cet ancien directeur de cabinet de Brice Lalonde (et animateur du mouvement lycéen de 1990) a notamment réalisé la campagne internet de Jacques Chirac, lors des élections présidentielles de 2002. Il a également été président de l’agence de publicité américaine Draft-FCB, dont le vice-président, soulignons-le, n’est autre que l’excellent Stéphane Pocrain, ancien porte-parole de Noël Mamère, et cofondateur du CRAN (Conseil représentatif des associations noires) … » Cet individu se vante d’avoir été un des évangélisateurs de la société de consommation, d’avoir contribué à transformer le prolétaire en consommateur et d’avoir inventé et diffusé la culture du ‘je consomme donc je suis‘ … La double pensée, p. 98, n.1.

C’est donc sans douleur, mais non sans dommage, que cette idéologie se montre capable de filouter l’esprit critique de la plupart de nos élèves, en floutant les contradictions entre … la démocratie et le lobbying ; le vivre-ensemble et le terrorisme ; le métissage et la diversité ; l’art moderne et la beauté ; la diabolisation de l’inégalité et la divinisation de l’argent ; le féminisme et les viols collectifs ; la laïcité et le hallal ; la condamnation écologiste du maïs génétiquement modifié, et l’approbation non moins écologiste de l’humain génétiquement modifié (tant dans le transgenre que dans le transhumanisme) ; l’horreur de toute discrimination et la discrimination positive ; la criminalisation de l’identité nationale et l’indulgence pour l’identité communautaire ; la condamnation du racisme et la négation des races ; la condamnation du commerce triangulaire et la négation de l’esclavagisme barbaresque ; la condamnation de l’invasion coloniale et l’approbation de l’invasion migratoire ; l’hypermédiatisation d’un enfant migrant mort sur une plage et l’interdiction de publier les photos de tous les enfants niçois morts écrasés par le camion « nique la France » … et tant d’autres loufoqueries cafouilleuses et vides de sens.

Hélas, trois fois hélas … au cas où une majorité d’enseignants assumerait sans états d’âme la diffusion de ces astigmatismes tendancieux, l’« Education nationale » se réduirait à une expression quasiment vidée de sa substance, servant de faux-nez à une « Barbarisation Transnationale », destinée à empêcher cette « puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux », (qui est définition cartésienne du bon sens), de se réaliser en acte, en développant des raisonnements corrects qui contrarieraient le politiquement correct.
Ce que constatant, il devient urgent de dénoncer ce viol permanent des consciences, et d’en appeler à une correction immédiate de trajectoire, avant que ne sortent de l’école des générations de nihilistes2: consommateurs … bobotomisés … déréalisés … civiquement immatures … revendiquant leurs droits, niant leurs devoirs … cool, hype, fashion, rebelles, nomades, festifs et multicolores, gourmands d’événementiel, dressés à désirer tout et son contraire au gré des exigences du marché, et programmés pour ovationner le triomphe de la marchandise, et pour constituer la clientèle captive des entreprises et des lobbies mondialistes.

B. JEAN CLAUDE MICHEA

Je ne suis pas en train de digresser, car cette idéologie, dont Philippe Muray nous avait magistralement fourni la description dès son apparition, à la chute du mur de Berlin … notre collègue Jean Claude Michéa nous en propose, au fil de son oeuvre, une excellente généalogie.

1. L’homme
Jean Claude Michéa (1950 -), agrégé de philosophie, professeur de lycée, et entraîneur de foot, est issu du peuple des travailleurs (auquel nous appartenons, nous enseignants, qui rentrons épuisés de nos journées de labeur, pour un salaire sans commune mesure avec ce que perçoivent les prédateurs qui s’enrichissent en appauvrissant autrui).
Du peuple qui a subi de plein fouet la brutalité de la révolution industrielle, l’égoïsme entêté d’un certain patronat … avant de subir l’endoctrinement marxiste, qui, lui ayant promis une liberté théorique, lui a imposé en pratique la langue de bois (pour sa fraction soumise), et le goulag (pour sa fraction insoumise) … et avant de subir, à terme, la mutation idéologique de la gauche et de l’extrême gauche post-marxistes, lesquelles, dès la fin de la guerre froide, ont trahi

2 C’est-à-dire, comme l’aimait à le rappeler mon directeur de thèse J. F. Mattéi des négateurs du hilum, mot qualifiant en latin le lien qui accroche la graine à la plante : des désaffiliés, réduits à rien qui vaille, nihil.
3
le monde du travail, pour épouser les intérêts de la finance mondialiste, en liquidant la question sociale au profit des questions sociétales.

2. La méthode

La formation marxiste de JCM lui a fourni des concepts, notamment ceux d’idéologie dominante, de fétichisme de la marchandise, de fausse conscience, et d’aliénation3 qui lui ont permis d’analyser cette trahison de l’intérieur, pour s’en distancier in fine, non sans bénéficier de l’éclairage fourni par Christopher Lasch et d’autres sociologues américains dissidents de l’américanisme.
Sa méthode d’exposition s’inspire de Spinoza : théorèmes et scolies, mais en assouplissant la sécheresse géométrique du vieux maître par un souci factuel, un fréquent recours à l’exemple, et un vocabulaire accessible, simple et naturel. Les « variations » michéennes se lisent et se retiennent aisément, et le « thème » sur lequel elles brodent est clairement défini.

3. L’oeuvre

Jean Claude Michéa a publié, entre autres :
L’enseignement de l’ignorance, 1999
Impasse Adam Smith, 2002
L’empire du moindre mal, 2007
La double pensée, 2008
Le complexe d’Orphée, 2011

4. Les linéaments philosophiques et sociologiques de la pensée michéenne : généalogie de l’idéologie mondialiste
Pour bien comprendre les idées que Michéa développe sur l’Education Nationale dans son livre L’enseignement de l’ignorance, il faut d’abord les mettre en perspective sur l’horizon général de sa pensée.
Le corps de doctrine de Jean Claude Michéa repose sur une analyse de l’histoire des idées : pour lui, la modernité (qui a fini par produire l’idéologie mondialiste que nous endurons) commence avec l’invention, par Galilée, de la scienza nuova (science expérimentale de la nature)4.
Nous nous trouvons à la charnière du XVIème et du XVIIème siècle, moment crucial où, tandis que les guerres de religion dévastent l’Europe au nom du transcendant, la transcendance métaphysique va être absorbée par l’immanence de la physique. Moment où, dégoûtés par les massacreurs qui se sont prévalus du Créateur, nombre d’intellectuels influents ont choisi de considérer l’univers comme une génération spontanée de créatures sans créateur, un mécanisme autoproduit et fonctionnant en circuit fermé.
Si l’on suit cette hypothèse, l’immanent ne coulant plus de la source du transcendant, et ne pouvant plus se ressourcer rationnellement au transcendant, la condition humaine, élément de la condition universelle, se réduira à la condition de machine5, tant dans sa mécanique corporelle, que dans sa mécanique rationnelle.

3 Après tout, si Lénine a dit « si la bourgeoisie te donne un fusil, prends-le ! », rien ne nous empêche de dire « si le marxisme te donne un concept, prends-le ! »
4 Il est surprenant que Michéa méconnaisse le Novum organum de F. Bacon, qui est pourtant quasi-contemporain.

L’humain pourra donc être l’objet d’une « physique sociale », (ancêtre des neurosciences) … primairement destinée à le comprendre.
Secondairement, tout ou partie des « physiciens sociaux » ne seraient-ils pas tentés, en l’absence du créateur, de prendre en main l’humain, et de le transformer … d’abord pour soulager ses maux … puis, insidieusement, pour suivre le fil de ses désirs jusqu’à leur assouvissement suprême : le bonheur ?
La propriété de l’esprit humain permettant de comprendre les lois naturelles s’appelle la raison. Pour concevoir et produire la « physique sociale », il fallait rénover, reconfigurer, et redéfinir la raison, en désaffiliant le logos humain du logos cosmique, procédant du créateur, et en réduisant celle-ci à la faculté productrice des artifices : la technique.
* La raison des « anciens » était perçue sous le mode de l’affiliation, comme un souffle, dérivé de l’extériorité du divin, pénétrant par l’ouverture que l’humain avait eu souci (et humilité) de ménager dans son propre circuit, pour fournir à celui-ci :
- un éclairage sur le donné (constitué par l’homme et le monde), permettant une saisie des essences et une définition des idées ;
- un langage constatif pour exprimer ce donné ;
- une juste-mesure pour respecter, à la manière « écologique » (et non écologiste), ledit donné ;
- et une traduction éthique de cette juste-mesure sous forme de la visée du Bien, et de la pratique des vertus.
* La raison des « modernes », se définissant sur le mode de l’autosuffisance, deviendra un simple calcul individualiste d’intérêts bien compris, fonctionnant en circuit fermé :
- le donneur divin étant démodé, il n’y aura plus de donné, mais uniquement du construit déconstructible (à la manière raffinée de Derrida, ou à la manière vulgarisée du lecteur moyen de Libération), l’entendement humain ne sera plus éclairé mais éclairant (siècle des lumières), les essences et les idées devenant objectivement insaisissables, les limites qui les définissent deviendront floues et poreuses, permettant une multiplicité de démarches « transversales » ;
- le langage qui interprète ce construit déconstructible sera désormais performatif (il se prétendra lui-même porteur de sens, et non plus simple transmetteur d’un sens préexistant)6 ;
- l’homme moderne, subjectivement autopromu « mesure de toutes choses », provoquera un arraisonnement du donné, autorisant toutes les démesures,
- la visée du Bien et la pratique des vertus seront remplacées par un management de l’individu sur la construction déconstructible de l’humain et du monde.
En suite de quoi, tandis que rois, clercs, et peuples continuaient à penser à l’ancienne manière, une grande partie des scientifiques et des littéraires se sont mis à travailler, consciemment ou inconsciemment, à supplanter la nature par l’artifice en préparant l’avènement de l’ « homme
5 Cf. L’homme-machine de La Mettrie.
6 Notons que le remplacement de l’ancien par le moderne qui est censée régler la querelle des anciens (dogmatico-finalistes) et des modernes (pragmatico-gestionnaires) ne se décide pas selon le mode ancien de la réfutation, mais sur le mode moderne de la ringardisation : Le langage performatif qualifie le fils pour changer la règle du jeu afin de se débarrasser du père. Le noeud gordien est tranché au lieu d’être dénoué, la rhétorique remplace la logique, l’ingénierie sociale remplace la quête du bien commun … et, si l’on en croit F. Fukuyama :
« … d’ici les deux prochaines générations, la biotechnologie nous donnera les outils qui nous permettront d’accomplir ce que les spécialistes d’ingénierie sociale n’ont pas réussi à faire. A ce stade, nous en aurons définitivement terminé avec l’histoire humaine parce que nous aurons aboli les êtres humains en tant que tels6 … » (!) … (Francis Fukuyama, « La fin de l’Histoire dix ans après », Le Monde, 17 juin 1999).

nouveau » : l’homme artificiel satisfait, produit par l’homme naturel insatisfait. Cela porte un nom : le progrès. Cela mérite une qualification : l’idéologie7.
Il est vrai que, jusques et y compris les guerres de religion, les tribulations historiques ne donnaient guère satisfaction … Il eût été trop beau que le Bien se mêlât de gouverner. Il se contentait de trôner, Idée pure, dans un au-delà métaphysique que l’homme pouvait à la rigueur viser dans une démarche analogique. Les irrégularités et les incertitudes de ce mode cognitif ne pouvaient donner lieu, dans l’ici-bas, qu’à des interprétations, dont la diversité fournissait … autant de bonnes raisons aux preux pour servir de justes causes … que de mauvais prétextes aux félons pour instrumentaliser des hordes d’abrutis, afin d’assouvir leur cupidité, leurs rancoeurs, leurs idées fixes, leur prurit de pouvoir … le tout dans des proportions difficiles à établir. Effectivement, les hommes n’ont jamais manqué de s’opposer en des conflagrations multiformes, qui ont fini par constituer, de force plus que de gré, de déraison plus que de raison, ce phénomène, étonnant de beauté et d’horreur, que nous appelons l’Histoire.
Selon Michéa, les guerres de religion, au cours desquelles les plus basses ambitions revêtirent le masque de missions divines, ont été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, le traumatisme fondateur qui a conduit une part non négligeable de l’intelligentsia à ménager la rupture de la « modernité ».
C’est le moment historique où les tenants de la logique marchande, ayant promptement compris tout le parti qu’ils pourraient tirer de cette rupture, ont mis en circulation l’opinion selon laquelle l’économique (parfaitement compatible avec la nouvelle conception de la raison, et grandement bénéficiaire de la « physique sociale) apporterait paix et bonheur là où le politique et l’Histoire avaient apporté guerre et malheur.
C’est, historiquement, au sein de la culture anglo-saxonne que cette conception moderne de l’homme trouvera le terroir propice à sa prospérité. Le spéculatif étant évincé, c’est l’opératif qui désormais va enclaver, surplomber, et « gérer » la raison, l’éthique et la politique, regroupées sous une seule rubrique : l’ « économie politique ».
C’est en se réclamant de cette économie politique que les penseurs « libéraux »8 anglo-saxons (valorisés et relayés par nos encyclopédistes et par les aufklärers allemands, puis par les marxistes) ont produit une doctrine qui peut se résumer ainsi :
En réaction contre les effets pervers historiques des interprétations opposées, tant du Bien en soi que du bien commun et des vertus civiques qui en découlent, sera instituée une société « axiologiquement neutre », gouvernée par les seuls mécanismes impersonnels du droit et du marché (le tapis rouge est déroulé pour la technocratie). L’art politique deviendra un social engineering : ajustement des combinaisons institutionnelles les plus efficaces, calculant « au plus juste » un système de « checks and balances » (poids et contrepoids).
Exit les gouvernements qui tenaient le gouvernail, welcome aux gouvernances qui canalisent les courants. Il en résultera une fin de la barbarie, c’est-à-dire une fin de l’Histoire, qui verra l’avènement de la civilisation, porteuse de paix, prospérité, et bonheur … un monde nouveau prêt à s’implanter dans le nouveau-monde, puis dans le monde entier (le « meilleur des mondes »?)

7 Le terme « idéologie », initialisé par Destutt de Tracy, et revisité par Marx, a fini par signifier : vue de l’esprit s’appuyant sur le socle du désir et s’auto-proclamant réalité.
8 Quel dommage que le premier sens de « libéralisme » = générosité se soit métamorphosé en « économie » = radinisme.

Fin de l’Histoire », dont la prétendue réalisation sera célébrée, depuis F. Fukuyama, par bon nombre de penseurs et de plumitifs contemporains (il suffit de lire la prose de J. Attali9 pour s’en convaincre).
Voilà le point à partir duquel l’idéologie mondialiste s’est développée, voilà le détergent qu’utilise le lavage de cerveau imposé en permanence à nos élèves. Il se résume à 4 préceptes simples, et mêmes simplistes10 :
- la raison doit se réduire à un calcul d’intérêts ;
- le pouvoir doit passer du politique à l’économique, qui en finira avec l’Histoire, en faisant parvenir l’humanité à son eschatologie : le bonheur ;
- tout événement qui favorise la marche vers cette fin ultime est un progrès, tout événement contraire, une régression ;
- religions, éthiques, idéaux, nations, cultures, langues, sexes, races, terroirs, enracinements etc., bref tout phénomène sociologique ou biologique identifiant, définissant, donnant cohérence et cohésion à un groupe humain, contrarie le marché, donc le progrès. Ces phénomènes doivent être discrédités devant l’opinion publique par diverses tactiques rhétoriques : escamotage et remplacement par des simulacres-gadgets, déconstruction, ringardisation, criminalisation, diabolisation, etc. jusqu’à leur disparition.
Joli programme ! Habile programmation ! …
Il a fallu attendre le XXème siècle pour mesurer la nocivité du phénomène idéologique, et sa tendance à produire des utopies qui ne peuvent s’appliquer que dans des systèmes politiques totalitaires comme le national-socialisme ou le stalinisme … Il a encore fallu attendre le XXIème siècle pour comprendre que l’idéologie du tout-économique a débouché sur l’utopie mondialiste, et sur le challenge d’installer un néo-totalitarisme.
Pour les esprits libres qui refusent ce software, le seul antidote connu est le bon sens.
C’est le bon sens qui nous enseigne que l’Histoire ne se juge pas, que l’Histoire ne se commande pas, que qui veut liquider l’Histoire liquidera le réel au profit d’images oniriques, promises à tourner en cauchemar …
Certes, l’Histoire est violente … mais n’est-ce pas une niaiserie d’en conclure qu’en finir avec l’Histoire (au cas où cela serait possible), impliquerait de facto en finir avec le malheur, et engager un processus qui mènerait l’humanité au bonheur ?
Si c’était le cas, la paix perpétuelle dont rêvait Kant, le passage de la barbarie à la civilisation, commencerait à la fin de la guerre froide, à Fukuyama et à sa mondialisation heureuse, démocratique, libérale, sociétalement émancipée, sous hégémonie étatsunienne.
Facile à vérifier : nous y sommes ! … Alors que constatons-nous ?
Comme le disait Talleyrand : « les financiers ne font bien leurs affaires que lorsque l’Etat les fait mal ». Quel est l’effet du global social engineering qui, depuis plus d’un quart de siècle, subvertit le politique par l’économique ? Quel est l’effet d’un dispositif où les tyrans, les rois, les présidents, les élus de toutes sortes, ont été transformés en potiches, où les citoyens ont été transformés en publivores par les financiers et leurs traders?
Etant donné que l’économie gouverne, et que la forme de gouvernance la plus économique est la gouvernance par le chaos, il suffit d’ouvrir les yeux pour constater que la barbarie perdure,
9 Avec précautions d’emploi : 1 aspirine et 1 anti-nausée par minute !
10 Qui développent ce qu’Alain Caillé nomme « l’axiomatique de l’intérêt »

en suivant, d’ailleurs, la trajectoire iconographique des films de guerre américains : elle devient de plus en plus « nanar » !
… Jadis, les tribulations des peuples et de leurs chefs, qui s’étripaient, drapeaux au vent, au rythme des tambours et des trompettes, réservaient, au sein de leur horreur, une portion -si congrue soit-elle- à la grandeur épique.
… Présentement, en liquidant le divin, le Bien, les vertus, les peuples, leurs cultures, leurs religions, leurs idéaux, l’ingénierie sociale a perdu cette grandeur … tout en conservant l’horreur …
Qui soutiendra que les violences qui pullulent dans le monde contemporain ne sont pas des horreurs ? L’horreur massive, celle des grands affrontements, chassée par la porte, ne serait-elle pas revenue par la fenêtre, sous une forme émiettée, pulvérisée, atomisée, transmise à un agrégat impermanent d’individus que le philosophe étatsunien J. Rawls qualifie de « mutuellement indifférents » ?
Michéa écrit que cette dissociation, que tout humain sensé ne manque pas de constater, a abouti à une « guerre de tous contre tous, par tribunaux interposés », qui prive l’humanité de toute possibilité d’établir des rapports sociaux conformes à ce que le romancier anglais G. Orwell nomme common sense (le sens commun) common decency (les vertus élémentaires de loyauté, d’honnêteté, de bienveillance, de générosité, qui sont à la base de tout échange de bons procédés).

5. Application de l’idéologie mondialiste à l’école : l’enseignement, le savoir, et l’ignorance selon Michéa
Tel est l’horizon historique sur lequel Jean Claude Michéa opère un retour réflexif sur son métier, sur notre métier.
Son essai : L’enseignement de l’ignorance, critique les pressions lobbyistes et les directives ministérielles qui escamotent l’émancipation intellectuelle du citoyen au profit de la préparation du producteur/consommateur à la compétition économique.
C’est un texte court, se développant sur la base d’un article paru dans la revue Reg’-Arts.
Michéa entame sa réflexion en citant un passage que Christopher Lasch avait écrit en 1979, tiré de La culture du narcissisme, qui a fait l’objet de mon précédent article ; passage décrivant la faillite du système éducatif américain, qui produisait des citoyens incapables « de manier leur langue avec aisance et précision, de se rappeler les faits fondamentaux de l’histoire de leur pays, de faire des déductions logiques, de comprendre des textes écrits autres que rudimentaires ».
Michéa constate en 1999 que, à l’instar de la musique de variétés et des séries télévisées, le modèle américain a exporté sa médiocrité pédagogique, avec les mêmes effets, qui, outre l’ignorance (que l’auteur assimile bien plus qu’au défaut de connaissances, au déclin de toute intelligence critique), affectent par contrecoup la cohésion des familles et la sociabilité dans les villages et les quartiers urbains.
La thèse qu’il propose dans ce livre peut s’exprimer ainsi : nous n’avons pas là affaire à un quelconque défaut du système, mais bien à une nécessité économique : « les progrès de l’ignorance, loin d’être l’effet d’un dysfonctionnement regrettable de notre société, sont devenus au contraire une condition nécessaire de sa propre expansion » (p. 15).
En effet, l’économie politique, dès sa fondation, a prétendu assurer la paix, la prospérité, et le bonheur de l’humanité, grâce au seul jeu du marché.
Toute entrave, tout temps mort (pouvant être notamment dressé par les cas de conscience d’ordre éthique, religieux, politique, culturel, juridique, ou coutumier) qui « enchâsse » ce libre-

jeu, devait être supprimé, de façon qu’il ne subsiste de cette table rase que des individualistes nomades, déracinés, en permanent calcul de leur intérêt bien compris.
Arrêtons-nous un instant sur cet homme nouveau : l’homo oeconomicus, promis à l’utopie mirobolante de la paix, de la prospérité, et du bonheur. Ses mécanismes cérébraux, réduits au calcul, ont été étudiés par des scientifiques idéologisés, depuis l’encyclopédiste La Mettrie, jusqu’aux neurosciences, dans un but de marketing : quiconque comprendra lesdits mécanismes, pourra prévoir les réactions du cobaye, et préparer à celui-ci un parcours fléché sur lequel il sera exploité tout en se jugeant libre11. C’est ce que les technocrates appellent gouvernabilité. Nous voilà en présence du cavernicole platonicien dans toute son horreur. Souhaitons-nous que nos élèves ressemblent à ça ?
L’auteur en conclut que le marché globalisé se comporte constitutivement comme un facteur dissociatif au coeur des sociétés. Qui dit société dit association, et pour qu’il y ait association il faut qu’un quota non compressible de citoyens « idéalistes » soient soucieux du bien commun, et pratiquent l’échange de bons procédés, le désintéressement, la générosité, voire l’abnégation. Le marché sans limites s’appliquant à une humanité purement intéressée, bouchée à toute civilité, à toute compassion, ne peut que régresser à la loi de la jungle.
Les communicants auront beau déployer toute leur dextérité pour déguiser le loup en mère-grand, l’économe en généreux … la logique de la vente n’en restera pas moins, par définition, antithétique à la logique du don. Elle ne s’intéressera à l’altruisme que pour en rentabiliser le simulacre12. Pour produire ce simulacre (ainsi que tous les simulacres qui désenchâssent le marché), et pour les organiser en une idéologie rentable, il faut des illusionnistes sans scrupules. Pour transmettre ces simulacres, il faut une technostructure de commissaires politiques bornés, sectaires, impitoyables, ou d’idiots utiles (repérables chez les publicitaires, chez les plumaillons, chez les clowns qui se pavanent sur les plateaux tv … ou chez certains de nos collègues, bureaucrates ou enseignants). Pour consommer ces simulacres, il faut des « spectateurs sans curiosité intellectuelle, des consommateurs disposés à collaborer sur tous les modes au règne séduisant de la marchandise » (p. 33), bref des hommes-machine dépourvus de tout esprit critique, de tout sens commun, de toute décence commune. Pour traquer tous les résilients de la civilité et de la liberté du jugement, il faut des inquisiteurs et des gardes-rouges : officines subventionnées de journalistes-provocateurs, d’indignés mondains, de cafteurs, et de sycophantes. Pour les sanctionner il faut des magistrats idéologiquement compatibles, appliquant des lois liberticides.
Une application intégrale de l’idéologie mondialiste, égoïste singeant l’altruisme, conduirait donc à une espèce de conglomérat darwinien qui ne serait plus une société, et qui ne pourrait vraisemblablement plus maintenir de cohésion minimale : un monde « écologiquement inhabitable et anthropologiquement impossible» (p.65). « L’histoire des trente dernières années est précisément celle des efforts prométhéens que déploient les nouvelles élites mondiales pour réaliser à n’importe quel prix, cette société impossible » (p. 29).
Suite à quoi, l’observateur assiste depuis lors au jeu de deux forces antagonistes qui oscillent selon le schéma du bras de fer : civilité des vieilles lunes archaïques et « réactionnaires », et

11 Cf. le comportement du touriste et son exploitation.
12 C’est ainsi que la « com. » récupère volontiers la « solidarité », pour peu que son exhibition impacte la sensiblerie des nigauds auxquels elle s’adresse. Le dieu étatsunien qui figure sur le dollar, les slogans droidelhommistes, le vivre-ensemble, l’ouverture à l’autre, le mécénat d’entreprise … ne sont que des contrefaçons, des simulacres, des gadgets.

incivilité du parasite novateur « progressiste ». L’école est l’un des points d’application de ce bras de fer.
Grâce à leur contre-productivité en termes marchands, les humanités classiques, et plus généralement les savoirs désintéressés comme la philosophie ou les mathématiques pures, sont d’excellents marqueurs. Tant que les ministres leur ont préservé un taux élevé, on a pu penser que le bras économique était en relative position de faiblesse.
Le bras économique a renversé la tendance, selon l’auteur, lors des événements de mai 68, quand ont émergé chez les gauchistes que Serge July a qualifiés de libéraux-libertaires, des slogans oedipiens tels que : « Il est interdit d’interdire ! Tout et tout de suite ! Prenez vos désirs pour des réalités ! Jouissez sans entraves et vivez sans temps morts etc. », slogans qui se voulaient politiques, mais qui étaient immédiatement traductibles en termes de marketing.
Durant les trente années suivantes, les ministres qui se sont succédé au portefeuille de l’Education Nationale ont confirmé ce primat économique, en l’habillant de formules telles que « démocratisation de l’enseignement, adaptation au monde moderne, etc. ».
Une seconde poussée a eu lieu dans la dernière décennie du XXème siècle, à la fin de la guerre froide, lorsqu’à l’occasion de divers congrès (dont celui de l’hôtel Fairmont à San Francisco, en septembre 1995), les oligarques mondialistes qui dominaient le business mondial ont calculé qu’au XXIème siècle, 20% de la population active suffiraient à maintenir l’activité de l’économie mondiale.
Le problème consisterait donc à maintenir la gouvernabilité des 80% surnuméraires.
La solution a été reprise de César (panem et circenses) par le technocratissime Zbigniew Brzezinski, grand prêtre de la religion du doux commerce : le tittytainment (mot-valise composé de titty = mamelon, et d’entertainment = divertissement), dont la définition est : « cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète13 » (p. 42).
C’est le moment où un certain nombre de réformes ont reconfiguré l’Education Nationale, en la rapprochant du modèle utopique libéral. Michéa pense que ces réformes traduisent un plan, transmis des oligarques aux ministères par les lobbies, et organisé selon les proportions brzezinkiennes :
1. Pour les 20% de perles, un pôle d’excellence, (avec priorité aux matières managériales), secteur qui se diviserait en deux :
- Le niveau ingénieur, aux conditions d’accès très sélectives, qui maintiendrait, mutatis mutandis, le schéma pédagogique classique qui a fait ses preuves (tiens tiens !).
- Le niveau technicien, privilégiant un savoir algorithmique, c’est-à-dire qui ne fait pas appel à l’autonomie et à la créativité de ceux qui l’utilisent. Ce savoir pouvant d’ailleurs être transmis chez l’élève, sur son PC, avec le didacticiel correspondant.
2. Et pour les 80% d’huîtres, destinés au RSA et aux emplois précaires et flexibles :
La transmission de savoirs réels étant trop coûteuse, la transmission de méthodes critiques nuisant à leur gouvernabilité, le challenge des pédagogues (à tout seigneur tout honneur leur gourou : Philippe Meirieu) sera de leur enseigner l’ignorance (et j’ajouterai personnellement le crétinisme). Et pour ce faire, une seule solution : le tittytainment.
Dans les 20 ans qui se sont écoulés depuis cet hypothétique diktat oligarchique, comment avons-nous perçu, au bas de l’échelle, les applications de cet hypothétique plan ?
13 J’imagine les faces hilares de tous ces goinfres, et je me demande si les manants de jadis ont fait l’objet de plus de mépris.

Tout ce que je peux dire, c’est qu’appartenant à la même génération que Michéa, j’ai été personnellement témoin d’un phénomène inquiétant, et j’en appelle à tous les collègues de ma génération : au tournant du siècle, nos établissements ont profondément changé de visage.
Si l’on excepte les établissements privés hors contrat, les grands lycées, les classes prépas, et les grandes écoles, les établissements du service public se sont mis à ressembler aux décors des school series d’outre-Atlantique.
La mission du professeur et les contenus des programmes ont subi une mutation fondamentale.
La bureaucratie a adopté la méthode managériale.
La surveillance s’est recyclée.
La propreté et l’intégrité des locaux se sont dégradées, en même temps que la discipline, le respect, et même la sécurité.
Quant au plus important : le niveau des élèves, il a subi une baisse invraisemblable.
Un seul mot (poli) peut résumer mon impression d’ensemble : le laisser-aller.
Que ce laisser-aller ait été programmé ou que ce ne soit qu’un « dommage collatéral », comment avons-nous pu laisser passer çà ?… Nous dont la mission est de comprendre et d’amener à comprendre ?
Pas trop difficile à expliquer : d’abord parce que beaucoup d’entre nous ont gobé l’argument-massue « c’est le progrès » (progrès = déclin ???) ; ensuite parce que certains grands syndicats ont dévié, trituré, tortillé les protestations ; ensuite parce que le collectif Racine n’existait pas encore ; enfin parce que les transformations scolaires semblaient refléter les transformations de l’ensemble de la société, avec sa masse et son inertie.
Mais par-dessus tout parce que nous avons subi un énorme accroissement de la pression.
Pour les débutants, il suffisait de modifier leur formation et de les encadrer. Dont acte.
Quant aux anciens, leur formation antérieure, la conscience de leur mission, sans parler de leurs valeurs éthiques … ne les prédisposaient nullement à un « acte éducatif » recouvrant un tel oxymore : « l’enseignement de l’ignorance ». Ils ont donc commencé par être ringardisés, tocardisés, déconstruits, puis à faire l’objet de chantages multiples et divers : réunionnite aiguë, note administrative au compte-goutte, rapports d’inspection à l’avenant, assortis d’une incitation à se faire rééduquer dans des camps … (pardon !) … dans des stages animés par les chiens de garde de la nomenklatura : les experts en sciences de l’éducation.
Ces derniers, fieffés taquins, les attendaient de pied ferme, ayant pris soin d’habiller leur discours performatif d’une novlangue parfaitement incompatible avec le vocabulaire et la syntaxe du français, et prêts à user dudit discours performatif avec gourmandise, pour proférer des verbigérations parfaitement incompatibles avec la logique et la morale.
En quoi consistait cette rééducation ?
* Pour le fonds, l’enseignement de l’ignorance devait s’établir sur la déconstruction du common sense :
Le cours magistral était décrédibilisé avant de passer aux oubliettes.
L’enseignant, promu tittytainer, devait dépouiller sa vieille peau de sujet supposé savoir, et endosser la défroque gadget d’animateur, proche des camelots de supermarché.
L’animateur devait délaisser les contenus fondamentaux pour s’attacher aux activités d’éveil, projets transversaux, transdisciplinarité, actions éducatives (semaine de la presse et des médias, semaine de l’éducation contre le racisme et l’antisémitisme), sorties pédagogiques, éducation sexuelle plus ou moins ludique, forums de discussion, conçus sur le modèle de la dynamique de groupe et des talk-shows télévisés, etc.
Quant aux élèves, nos partners, ils devaient accéder au « socle commun de connaissances, compétences, et culture » tenant compte de leur « diversité », et leur évaluation devait se

modifier de l’individuel au collectif, jusqu’à l’abandon de la notation (échelle de référence afin de « sortir de la logique acquis/non acquis »).
* Pour la forme, l’enseignement de l’ignorance s’est établi sur la déconstruction de la common decency :
Du moment que l’incivilité fait tourner le commerce14, l’instruction civique au sens strict devenait contre-productive. C’est, ainsi que les règles de respect mutuel et de respect du professeur devaient être remplacées par des gadgets comme l’éducation « citoyenne »15.
C’est l’époque où les incivilités, et même la délinquance, se sont multipliées dans nos établissements. L’administration n’a pas interdit au professeur de prendre des sanctions, mais elle a tout fait pour ne pas les appliquer ou en amortir les effets, tandis que le « manque de rayonnement » du professeur était évoqué pour le rendre responsable de tout désordre. Les surveillants ont cessé de surveiller, les CPE n’ont plus passé de savon aux sauvageons (arbres non greffés) et aux racailles, ils ont transformé leur bureau en cellules de soutien psychologique où les parents et les travailleurs sociaux revendiquaient des protocoles compassionnels.
C’est ainsi que les établissements scolaires ont cessé d’être des lieux de travail pour devenir des « lieux de vie », c’est-à-dire des garderies pour adolescents surinfantilisés, inspirés des agences touristiques, des parcs d’attractions, du folklore Halloween et Love parade, pour tittainophages festifs, en partenariat avec les associations de parents tittainophiles, et des « partenaires institutionnels » comme la CAF, les « acteurs sociaux » (éducation prioritaire qui permet de construire des « alliances éducatives ») et les « comités départementaux d’éducation à la santé et à la citoyenneté » abordant les « problématiques » de pauvreté et réussite scolaire …
C’est ainsi que nous avons été contraints à redoubler le discours des médias et du show-biz pour défourner, année scolaire après année scolaire, des promotions « coeur de cible » du grand marché unique, consommateurs de droit, capricieux, intolérants, procéduriers, et politiquement corrects, promis aux brillants avenirs-gadgets d’intermittents du spectacle, de femen, de sourieurs obligatoires dans les hamburger stations, d’assistés, de délinquants …

14 Comme le constatait déjà en 1714 Bernard de Mandeville dans sa Fable des abeilles, « la société a davantage à gagner aux vices des individus qu’à leurs vertus » … théorie qui sera à l’origine de la célèbre main invisible d’Adam Smith.

« … non seulement, en effet, la pratique délinquante est, généralement, très productive (incendier quelques milliers de voitures chaque année, par exemple, ne demande qu’un apport matériel et humain très réduit, et sans commune mesure avec les bénéfices ainsi dégagés pour l’industrie automobile). Mais, de plus, elle n’exige pas d’investissement éducatif particulier (sauf peut-être dans le cas de la criminalité informatique), de sorte que la participation du délinquant à la croissance du PIB est immédiatement rentable, même s’il commence très jeune (il n’y a pas ici, bien sûr, de limite légale au travail des enfants). Naturellement, dans la mesure où cette pratique est assez peu appréciée des classes populaires, sous le prétexte ‘égoïste’ qu’elles en sont les premières victimes, il est indispensable d’en améliorer l’image en mettant en place toute une industrie de l’excuse, voire de la légitimation politique. C’est le travail habituellement confié aux rappeurs, aux cinéastes ‘citoyens’ et aux idiots utiles de la sociologie d’Etat. » (L’empire du moindre mal, p. 113-114).

15 « … quand la classe dominante prend la peine d’inventer un mot (citoyen employé comme adjectif) et d’imposer son usage, alors même qu’il existe, dans le langage courant, un terme parfaitement synonyme (civique) et dont le sens est tout à fait clair, quiconque a lu Orwell comprend immédiatement que le mot nouveau devra, dans la pratique, signifier l’exact contraire du précédent. Par exemple, aider une vieille dame à traverser la rue était, jusqu’ici, un acte civique élémentaire, il se pourrait, à présent, que le fait de la frapper pour lui voler son sac représente avant tout (avec, il est vrai, un peu de bonne volonté sociologique) une forme, encore un peu naïve de protestation contre l’exclusion et l’injustice sociale, et constitue, à ce titre, l’amorce d’un geste citoyen » (p.48, n. 2).

Conclusion

Rempochons nos mouchoirs et songeons à résister. La cause n’est pas désespérée : l’« homme-machine », l’« homme nouveau », ne sont que des vues de l’esprit qui se fondent sur le désir, non sur la réalité. Les transhumains, au cas improbable où ils finiraient par se bidouiller, ne seront que des monstres hybrides, stériles, promis à l’autodestruction.
L’homme est, et restera, un « animal rationnel ». La puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux est une faculté résiliente, qui pliera sous les lavages de cerveau, mais ne rompra pas. L’homme est, et restera, un « roseau pensant ».
Les dissidents antisoviétiques, pliés sous le poids de l’idéologie stalinienne, non seulement n’ont pas rompu, mais encore ils ont fini par rompre celle-ci. Nous pouvons faire de même avec l’idéologie mondialiste, en soutenant contre vents et marées que c’est le politique qui doit enclaver et surplomber l’économique, que c’est la culture qui doit enclaver et surplomber l’économie. Non l’inverse.
Nous dissidents, pouvons jouer à l’arroseur arrosé avec le système qui nous gadgétise, et même avec sa novlangue et ses impostures lexicales : nous pouvons déconstruire notre déconstruction, enchâsser notre gouvernabilité, celle de nos collègues, celle de nos élèves.
Nous, dissidents, pouvons résister à la pression bureaucratique, en refusant les chantages, en boycottant toutes les réunions inutiles (ou en y assistant pour démontrer et critiquer leur inutilité), en donnant nos copies à corriger aux CPE qui nous font maintenir l’ordre à leur place, en déconstruisant la rhétorique et la com. des syndicats mondialistes.
Nous dissidents, pouvons être à l’écoute de nos collègues stressés par la pression managériale. A leur disposition pour leur proposer les concepts-dissolvants contre la servitude volontaire, pour leur prêter main forte (soutien et recours légaux) contre l’arbitraire dont ils sont victimes.
Nous dissidents, pouvons être des enseignants réellement formateurs aux savoirs, à la culture, et à la vertu civique, soucieux de désintoxiquer nos élèves.
Sans attendre de directive ministérielle, et en ignorant superbement les maîtres-chanteurs bureaucratiques, rien ne nous empêche d’inclure, dans les programmes de philosophie, de sciences, d’histoire, d’instruction civique, et d’économie … un créneau « désintox », « libre-accès au réel » réservé aux conditions, tant générales que spécifiques par matière, de la liberté du jugement : accessibilité non restrictive des informations, traitement de celles-ci avec exigence de justification des sources, recoupage, combinaison des faisceaux d’indices, détection des incohérences et des contradictions, décryptage des artifices rhétoriques, éjection de la répétition, extirpation des arguments paresseux et lénifiants, définition des règles de logique et de classification, etc.
Ce n’est qu’ainsi qu’il nous sera possible de dégager la perspective du déploiement de leurs potentialités, au premier rang desquelles le sens commun et la décence commune, qui feront de ceux-ci … non des électrons-libres égoïstes, esclaves du marché … mais des citoyens libres et responsables de la cité … et des patriotes disposés, dans les petites choses comme dans les grandes, à manifester un généreux esprit de sacrifice pour la patrie à laquelle ils sont fiers d’appartenir.

Daniel Barbero

Ce poste a été rédigé par
Secrétaire départemental du Collectif Racine 77 Coordonnateur interdépartemental du Collectif Racine pour l’Île-de-France.

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