Les TPE ou l’antimonde de la recherche

Les TPE ou l’antimonde de la recherche

 

 

L’exigence. Un mot qui par les temps qui courent semble peu à peu s’effacer du très riche, très obligatoire et très officiel lexique de la rue de Grenelle.

L’un des plus remarquables exemples de cette disparition est à trouver dans l’un des exercices qui depuis 1999 occupa d’abord les élèves de première (généralisé en 2000), puis les élèves de terminale (2001-2005) jusqu’à réduire la voilure aux seules premières des filières générale (depuis 2005) à raison d’un semestre allant de septembre à janvier. Les TPE, Travaux Personnels Encadré, présentés comme l’occasion de développer des capacités d’autonomie et d’initiative dans la conduite de leur travail en vue d’aboutir à une réalisation concrète (http://eduscol.education.fr/cid48136/definition-et-enjeux.html) sont le symbole d’une nette dégradation des attendus que l’institution a pour ses “apprenants”.

L’idée des TPE ne manquait pourtant pas de pertinence et d’ambition : initier un public jeune aux exigences de la recherche, à un monde nouveau fait d’hypothèses, d’expérimentations, souvent d’erreurs et parfois de réponses. Pas seulement à un monde académique comme l’Université ou le CNRS savent le produire, mais à un monde de la recherche pris dans sa vaste pluralité, de l’article universitaire au rapport institutionnel.

  • Solliciter leur curiosité intellectuelle dans une situation d’apprentissage actif, former leur esprit critique, les motiver par un travail dont ils définissent eux-mêmes le sujet.

  • Mobiliser leurs savoirs dans une production, découvrir les liens qui existent entre les différentes disciplines et percevoir la cohérence des savoirs scolaires.

  • Se confronter à l’erreur et la surmonter.

  • Développer de nouvelles capacités et compétences, utiles pour la poursuite d’études, la vie sociale et professionnelle : autonomie, travail en groupe, recherche documentaire, argumentation, maîtrise de l’outil informatique et d’Internet, expression orale …

  • Acquérir des méthodes de travail : élaboration progressive puis choix stabilisé d’une problématique, choix d’un support adapté

(http://eduscol.education.fr/cid47789/definition-et-themes-nationaux-des-tpe.html)

Dans un contexte de massification de l’enseignement supérieur où 50% d’une classe d’âge est intimée de parvenir au niveau d’une licence, poser un premier pas dans ce monde était tout sauf absurde. C’était au contraire prendre connaissance d’une méthodologie et d’une rigueur, véritable forge pour l’esprit.

Pourtant, à cette noble intention s’est rapidement substituée la dure réalité d’un contexte scolaire où l’exigence s’impose comme le Bellérophon des statistiques ministérielles. Certes, les TPE peuvent être une expérience exaltante, enrichissante pour l’enseignant accompagnateur. Mais pour les élèves, elle s’accompagne souvent d’un premier regard interrogateur, perdu devant des enjeux que la pédagogie nouvelle ne leur permet plus d’appréhender. La faible importance accordée à l’exercice de l’écrit, à la formulation d’hypothèses complexes et à leur résolution en composition, le manque d’ambition culturelle ont probablement plus désarmé qu’une télévision massivement abêtissante. Mais n’oublions pas que nos élèves restent des adolescents. A cet âge, la curiosité prend rapidement le pas sur les incertitudes et c’est bien volontiers qu’ils acceptent de relever ce défi pourtant obscur.

Commence alors le premier des pires moments pour ceux qui ont reçu le privilège d’encadrer les quatre ou cinq groupes qui le temps d’une séance se sont constitués : pousser les élèves à la recherche d’un sujet, qui ne soit pas celui d’un exposé et qui présente une originalité suffisante pour ne pas reproduire, dans l’idéal, ce que d’autres auraient eu le temps de traiter les années précédentes.

Guidés par des thèmes nationaux commun (L’aléatoire, l’insolite,
le prévisible
), ou spécifiques à une série (Les inégalités, crises et progrès, l’argent en ES, le jeu, héros et personnages, lumière, lumières en L et structures, la mesure, matière et forme en S) les groupes doivent produire un sujet qui après quelques séances supplémentaires se transformera en problématique cohérente et valable. Invariablement, ceux qui encadrent comme ceux qui formeront le jury à l’oral, malgré tous leurs efforts pour répondre au critère 14 du référentiel de compétence enseignant (S’engager dans une démarche individuelle et collective de développement professionnel),adapteront leurs postures et leurs conseils à leur propre culture disciplinaire. Si le décroisement dit linaire s’opère, son efficacité reste néanmoins incertaine.

D’ailleurs, les sujets et les problématiques seront dans leur majorité les leurs, remaniés par les élèves, pour la forme. Deux raisons à cela : d’une part un exercice pour lequel les élèves n’ont le plus souvent pas les armes. D’autre part, le temps imparti pour l’exercice. Les TPE, à raison de deux heures par semaine représentent une plage horaire courte qui recommande une activité de groupe complémentaire et sérieuse en CDI ou en salle informatique. Quant au travail hors séance TPE, il est tout autant attendu bien que sans réel succès, sauf dans les quelques jours, parfois heures précédant la date de restitution. Si ces efforts ne sont pas faits, alors à la charge de l’équipe d’encadrement de faire avancer les projets de chaque groupe pour tenir les exigences du calendrier.

Sur ce point, il convient de faire preuve d’une certaine honnêteté : ces premières étapes correspondent à ce que l’étudiant de Master connaît lors des premiers entretiens qu’il a avec son directeur de recherche. Mais au contraire d’un enseignant chercheur compétant dans son domaine de recherche, rares sont les enseignants capables de maîtriser les sources, la méthodologie et la culture nécessaire pour accompagner des élèves dont les sujets peuvent aller du rôle du dessin animée de propagande pendant la seconde guerre mondiale à l’importance que peut avoir dans le tissu social d’une ville une usine produisant des écrans d’ordinateur.

Le résultat final, lui, il faut le reconnaître, connaît une certaine variété. Il arrive que certain groupe produisent un travail de qualité, digne d’être archivé voir, plus rarement, publié. Mais il arrive plus fréquemment que les travaux rendus soient d’une rare indigence. Bien que réalisés en salle informatique (les plus aventureux de nos élèves peuvent sortir de l’établissement pour obtenir de précieux témoignages qui enrichiront leur étude), dans les locaux de CDI approvisionné en livre et en revues diverses, avec l’aide de documentalistes dévoués et compétents, accompagnés par deux professeurs de matières différentes toujours prêts à conseiller, plus de 70% des TPE ne devraient pas faire l’objet d’une présentation.

Quand les passages rédigés survivent au monticule d’images plus ou moins inspirées et quand ces quelques lignes sont écrites dans un français intelligible, le plagiat devient alors très probable. Qui, de ceux qui ont déjà participé à un jury de TPE n’a pas déjà souri à ces tentatives, probablement subtiles dans l’esprit d’un adolescent, de s’approprier non une connaissance mais un style, une syntaxe qu’ils pensent supérieurs parce que sur internet et sur Wikipédia. Preuve s’il en est que si l’informatique et internet sont de formidables outils pour l’échange d’information, ils peuvent être les pires alliés de la pensée critique si mal utilisés.

          Une fois de plus, soyons honnête. Le monde de recherche, dans sa dimension étudiante est loin d’être exempt de ce type de pratique. La généralisation des logiciel anti-plagiat dans les universités, les insistances des directeurs de recherche, le discours de l’institution témoignent d’un certain problème qui sans être récent s’est néanmoins dangereusement généralisé à l’ère d’internet. La faute peut être à des usages qui dès le secondaire ne sont pas contrôlés.

oct-tpe

           Enfin, et après la restitution des TPE, toute la communauté éducative se trouve mobilisée pour sanctionner très officiellement, mais toujours avec bienveillance les durs mois de labeurs qui ont précédé. A la charge des secrétaires d’organiser ce vaste mouvement de dossier, de cartons remplis d’expérience. A la charge des agents d’installer les tables, de veiller à ce que chaque salle soit correctement dotée en fonction des besoins en matériel spécifique. A la charge des enseignants d’évaluer : une partie de la note, huit points, est apportée par les encadrants sur des critères d’appréciation spécifique au travail de groupe, au sérieux et à l’investissement. Les douze autres points sont eux accordés par le jury en fonction des qualités académiques, de la clarté, de la pertinence de la problématique et de la prestation orale (deux composantes, six points pour le produit final, six points pour l’oral). Le tout suit un cahier des charges précis et efficace, digne d’une certification de conformité pour produit sortie d’usine.

A ce moment débute le second des pires moments pour les participants de la communauté pédagogique. Comment évaluer lorsque les critères à renseigner nous privent d’une partie de notre liberté d’appréciation. Si un groupe a rempli son contrat, le maximum lui sera attribué, au moins dans la première partie de la note (huit points). Mais si des élèves se sont montrés au contraire de leur camarade, dispersés et peu investis, il sera très difficile de les sanctionner en fonction de leur attitude. De par leur seule formulation (qui change en fonction des académies), les critères incitent à ne pas se montrer trop exigeant, hors cas exceptionnel. Et quand logiciel il y a pour la saisie des notes, celles-ci sont pondérées à la hausse. Quant aux groupes qui sont dans l’entre deux, il est très difficile de distinguer les méritants des autres en cochant les cases correspondantes aux attendus de l’administration.

Les douze derniers points, accordés par le jury sont tout aussi difficiles à distribuer. Beaucoup des critères à renseigner s’intéressent en effet plus à la présentation du contenu qu’à la pertinence du fond. Qu’il soit présenté avec soin, alourdis d’une couverture en papier glacé, richement décoré, alors quelques points sont déjà assurés. Mais après tout, que peut attendre une société de sa jeunesse quand elle même se complait dans l’imaginaire d’un spectacle permanent.

Si toute histoire à une fin, les TPE de chaque cohorte en ont deux. La première est celle d’un baccalauréat qui ne résiste pas à accueillir les notes des TPE dans le calcul des points. A ceci près que seuls les points qui se trouvent au-dessus de la moyenne sont autorisés à siéger sur le bulletin au coefficient de 2. Probablement un excellent moyen pour l’apprentissage des responsabilités. Ainsi, des TPE réussis ont-ils su faire le bonheur de quelques admis en première session et de repêchés en seconde. Une fois l’épreuve de l’examen dépassée, alors le TPE peut tomber dans l’oubli, éliminé par les attentes de l’université, des classes préparatoires, des grandes écoles.

L’autre fin, elle, se déroule loin du regard des anciennes premières désormais partis sur les bancs du supérieur. Cette deuxième disparition intervient au bout d’un délais réglementaire et passe pour les travaux non récupérés par la case broyeuse puis décharge. Faute de place et d’intérêt.

Quelques esprits chagrins pourraient rétorquer que le même sort attend l’immense majorité des mémoires produits à l’université, notamment des Master 1 qui le temps d’une carrière peuplent les armoires d’un directeur de recherches. Mais au contraire du Master, le TPE n’est ni une formation robuste, ni un moment important dans la vie d’un élève. En outre, l’évaluation est très différente, ce qui peut expliquer pourquoi les mémoires de recherches sont généralement archivés dans les bibliothèques universitaires et désormais encouragés à la publication en ligne sur des plateformes dédiées (HAL etc.). Finalement, l’université ne paye pas qu’une action de formation. Elle paie également pour un résultat.

C’est peut-être sur ce point que réside une première amélioration à apporter aux TPE. Dépenser une fraction du budget national, utiliser des moyens humains et supprimer une heure annuelle pour un travail qui finira par ne plus exister que dans les seules mémoires n’est pas justifiable. Pourquoi ne pas permettre l’ouverture d’une bibliothèque nationale où seraient conservés sous forme numérique et anonyme les travaux de chaque génération ? Un centre de ressource auquel les nouveaux participants pourraient aller puiser de l’inspiration, des sujets, voir où ils pourraient s’approprier les recherches précédemment conduites pour les améliorer ou les approfondir.

Une telle ressource serait d’autant plus utile qu’elle permettrait aux chercheurs professionnels qui le souhaitent de mesurer sur le long terme les réponses ou la compréhension qu’une génération peut avoir de certains problèmes ou enjeux sociaux, sociétaux, politiques, géopolitiques, scientifiques. En contrepartie, l’Université pourrait ponctuellement offrir son concours à l’encadrement des TPE, en présentiel ou par visioconférence. Pour cela, il lui suffirait de puiser dans l’immense réservoir des étudiants de Master 2 en créant des UE adaptés à chaque parcours.

Le secondaire à beaucoup à apprendre des pratiques du supérieur, notamment en matière de prévention contre le plagiat, le supérieur, beaucoup à gagner à voir ses futurs étudiants rompus à ce genre de question. Et quelles économies de moyens pour l’Éducation nationale qui ainsi pourrait promouvoir à moindre frais le métier d’enseignant…

Cette solution ne saurait être valable sans que le niveau ne soit rehaussé, sans que cette exigence qui a fait la fierté et la force de notre système scolaire ne réapparaissent dans le lexique de la rue de Grenelle. Sans cela, les TPE persisteront à rester l’antimonde de la recherche, « cette partie du monde mal connue et qui tient à le rester, qui se présente à la fois comme le négatif du monde et comme son double indispensable » (Roger Brunet, Les mots de la géographie, 1993).

Alexandres Lisses.

 

Ce poste a été rédigé par
Secrétaire départemental du Collectif Racine 77 Coordonnateur interdépartemental du Collectif Racine pour l’Île-de-France.

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