Fillon, faux souverainiste, vrai européiste libéral

Fillon, faux souverainiste, vrai européiste libéral

 

 

Rue de Grenelle, Gilles de Robien succède à François Fillon, qui n’y est pas arrivé non plus la fleur à la boutonnière. « Il a vécu sa nomination, en 2004, comme une véritable punition, se souvient un de ses proches collaborateurs. Il venait de perdre les régionales dans les Pays de la Loire, où son département, la Sarthe, avait voté massivement à gauche et fait basculer la région. C’était son premier échec électoral en vingt-trois ans de carrière. Chirac l’a donc mis en pénitence, alors que, sortant des Affaires sociales, il voulait le portefeuille de la Défense ». […]

Pendant son court passage (31 mars 2004- 31 mai 2005) […], ses visiteurs remarquent que François Fillon les reçoit assis d’une fesse sur le siège de son bureau, comme s’il était en visite et pressé de quitter les lieux. Un langage corporel qui en dit long. Quatorze mois plus tard, en mai 2005, il sera tout de même remercié et sortira du gouvernement.1

A la lecture de cet extrait éloquent, l’on constate que bien qu’il prétende le contraire aujourd’hui, François Fillon, à l’instar de tous les libéraux de son espèce, n’a jamais eu la moindre considération pour l’école et in fine pour l’avenir de notre nation.

Durant son bref ministère, il eut tout de même le temps de mettre en place une importante réforme dénaturant l’esprit de l’école républicaine à travers la loi n° 2005-380 du 23 avril 2005, dite loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école, instaurant le fameux socle commun des connaissances et des compétences. Ce dernier contient ce que tout élève doit savoir et maîtriser à la fin de la scolarité obligatoire, c’est-à-dire l’ensemble des connaissances, compétences, valeurs et attitudes nécessaires pour réussir sa scolarité, sa vie d’individu et de futur citoyen. Un livret personnel de compétences (LPC), modifié en 2010 et en 2012, permet de suivre la progression de l’élève. Depuis la session 2011, la validation du socle commun est obligatoire pour obtenir le diplôme national du brevet. Si de tels objectifs apparaissent de prime abord légitimes, les soubassements qui y conduisent sont largement critiquables.

En premier lieu, à l’instar de toutes les politiques régaliennes censées demeurer dans le champs de compétence national, et indiqué comme tel dans tous les traités européens, cette réforme présentée en grande pompe n’est qu’une vulgaire retranscription des desiderata européens et supranationaux. Dès les années 1990, la Commission européenne, cet organe de technocrates non élus qui fait la pluie et le beau temps en Europe, décide, au vu de résultats jugés décevants en matière d’emploi dans l’espace européen, de miser sur « l’économie de la connaissance » en réduisant l’école à une simple fonction utilitariste destinée à pourvoir aux besoins du marché en lui fournissant les compétences dont il a besoin. Sous l’inspiration de puissants lobbys patronaux et des recommandations de l’OCDE ( Organisation de Coopération et de Développement Économiques), sont ainsi promus tout ce qui favoriser cet objectif, comme les NTIC ( Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) dont le Plan numérique de l’éducation de mai 2015 n’est que le dernier avatar, « l’esprit d’entreprise », la « réactivité » et « l’ adaptabilité » de l’école non pas à l’intérêt général mais à son environnement, y compris et surtout économique… Des partenariats avec des grandes entreprises pour influencer les contenus des programmes sont mis en place2. C’est dans cette veine qu’est également entreprise en 2002 l’harmonisation des enseignements et des diplômes européens (Licence – Master – Doctorat) dans le but de constituer in fine un vaste marché européen unifié.

Cette stratégie globale est validée par le fameux Conseil européen de Lisbonne en mars 2000 qui fixe à l’économie européenne l’objectif d’ici à 2010 de « devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale ». Dans ce but, le Conseil européen appelle à « une transformation radicale de l’économie européenne », et à « un programme ambitieux en vue de moderniser les systèmes de sécurité sociale et d’éducation », notamment les systèmes de retraite et les assurances du chômage jugés trop coûteux et peu incitatifs au travail. On reconnaît là l’exacte feuille de route que le valet Fillon exécutera avec zèle à la tête du ministère des Affaires sociales, du Travail et de la Solidarité de mai 2002 à mars 2004 puis en tant que ministre de l’Éducation Nationale.

Le rapport Thélot d’octobre 2004 et la loi Fillon avril 2005 ne feront qu’entériner ces volontés supranationales de « professionnaliser l’école », cyniquement résumées par la formule de la ministre italienne de l’enseignement de l’époque Latizia Moratti, selon qui l’école de demain doit favoriser les trois I : « Internet, Inglese, Impresa (entreprise) ». En réalité, l’un des principaux objectifs de cette loi Fillon, sous couvert de grande refonte mâtinée de compensations symboliques censées plaire à l’électorat de droite (punitions collectives, poids dans les conseils de classe, rétablissement théorique de l’« autorité » des enseignants et liberté pédagogique « encadrée » par les chefs d’établissement ») est comme toujours la réduction des dépenses publiques, car l’école, aux yeux des libéraux, coûte toujours trop cher. Ainsi le projet de loi rappelle que « en consacrant chaque année de l’ordre de 100 milliards d’€ à l’éducation (dont plus de 60milliards d’€ pour le seul budget de l’Éducation nationale, soit 23% du budget de l’État), la France dépense pour la formation initiale 0,4% de PIB de plus que la moyenne des pays industrialisés (6% contre 5,6%) ». Comme si le fait d’être dans la moyenne hausse des pays de l’OCDE était infamant pour la 5ème puissance économique, oubliant par ailleurs les particularités de chaque pays et le fait que depuis 1993 la dépense d’éducation diminue relativement au PIB. En somme, comme souvent, de grandes annonces pour masquer une bien plus prosaïque réalité de réduction des coûts. Rien de neuf sous les cieux libéraux.

Quant aux effets concrets du socle commun des connaissances et des compétences sur l’École, il nous est permis d’en juger après dix ans de pratique ( et même plus puisque la loi Jospin de 1989 dans son article 3 prévoyait ces mêmes exigences). Les pédagogistes et autres inspecteurs généraux (dont Chevènement dira lors de son arrivée au ministère de l’Éducation Nationale en 1984 « j’ai tout de suite vu que la moitié des inspecteurs généraux étaient à pendre, et l’autre à fusiller ») se chargèrent, comme toujours, de détricoter la réforme, la rendant illisible, ajoutant aux premières compétences des « tâches mentales complexes » et autres « savoirs-faire3 métacognitifs », notions évidemment essentielles quand selon les propres chiffres du ministère, 20% des 6èmes ne maîtrisent pas la compétence 1 du socle, à savoir la lecture et l’écriture… De là a découlé une véritable usine à gaz qui a considérablement alourdi la charge de travail des enseignants, censés évaluer l’acquisition desdites compétences selon des grilles et des critères abscons, au détriment de la transmission des savoirs fondamentaux dont nos élèves ont plus que jamais besoin. Évaluation des compétences qui ne remplace pas (encore) les notes, mais les complexifie en voulant les rationaliser , alors que les enseignants ont toujours su expliquer à leurs élèves plus fragiles ce qu’ils devaient améliorer sans avoir besoin de grilles de technocrates.

En attendant, le niveau n’en finit pas de sombrer. Le dernier classement PISA du 6 décembre 2016 place notre pays en 26e position en sciences pour les élèves de 15 ans, à peine au dessus de la moyenne de l’OCDE, pour la 5eme puissance économique. Selon l’enquête internationale TIMSS c’est encore pire : en fin de CM1, les jeunes français ont un niveau nettement inférieur à la moyenne des 49 pays participant à l’enquête évaluant les compétences en maths et en sciences. En Europe la France se retrouve tout à fait en bas du tableau, 22ème sur 22.

Un bilan calamiteux dont François Fillon, ministre un an de l’Éducation Nationale et Premier Ministre cinq longues années, ne peut s’exonérer. Qu’il prétende faire mieux demain alors qu’il n’a rien fait hier si ce n’est appliquer les directives européennes est une mauvaise plaisanterie. Gageons néanmoins que l’ancien ministre pressé de partir n’aura cette fois pas le temps d’arriver et de poser une seule fesse sur le fauteuil de l’Elysée.

 

Aymeric Durox,

SD FN77

SD CR 77 et coordinateur  IDF

 

1Sophie Coignard, Le pacte immoral, comment ils sacrifient l’éducation de nos enfants, Paris, J’ai lu, 2011, p. 19-20

2Récemment, on a vu la marque à la pomme proposer sur son site internet d’organiser des sorties scolaires dans l’une de ses boutiques, afin d’y réaliser des projets éducatifs…

3Faute d’origine du rapport, savoir-faire étant invariable…

 

Ce poste a été rédigé par
Secrétaire départemental du Collectif Racine 77 Coordonnateur interdépartemental du Collectif Racine pour l’Île-de-France.

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