Les CPGE, dernier bastion de la méritocratie

Les CPGE, dernier bastion de la méritocratie

En Novembre 2013, lorsque Vincent Peillon lança, parmi de nombreux chantiers de « rénovation » du système scolaire, une réforme visant à réduire les moyens des classes préparatoires au profit des établissement de ZEP, une levée de boucliers le contraignit bien rapidement à faire machine arrière. Pourquoi une réaction si vive, non seulement des professeurs, premiers visés en raison d’une augmentation de leur service pour le même salaire, mais aussi des parents d’élèves, et des étudiants eux-mêmes, descendus dans la rue pour tenter de sauver un système pourtant si souvent vilipendé pour sa prétendue cruauté ?

            Car les « prépas » ont quantité d’ennemis pleins de bonnes intentions, c’est peut-être là leur premier gage de vertu. Faisons la somme des stéréotypes qu’elles traînent après elles comme autant de casseroles, ramassis de mensonges colportés par les fossoyeurs de l’école de tout poil, légendes urbaines et histoires à dormir debout que se racontent élèves frustrés et professeurs aigris depuis des générations :

            ● Les classes préparatoires sont élitistes : elles sont la survivance nauséabonde d’un système passéiste dans lequel il faut travailler pour réussir.

            ● Les classes préparatoires sont inégalitaires : ne reposant que sur une logique de reproduction de classe, elles n’assurent la réussite qu’aux plus favorisés. Une véritable « Noblesse d’Etat », Bourdieu le dit, donc c’est vrai.

            ●Les classes préparatoires sont inhumaines : sous la coupe d’un professeur tyrannique, digne des plus belles caricatures de la IIIe république, les élèves sont contraints à travailler régulièrement, voire même, comble de l’horreur, à apprendre.

            ●De là un autre cliché très en vogue : le travail y est abrutissant. Dans un retournement rhétorique que ne renierait pas un Jésuite, le travail devient ainsi synonyme de « bachotage », néologisme servant à discréditer l’apprentissage intensif, tandis que l’oisiveté est, quant à elle, la marque des esprits libres et géniaux. N’ayons pas peur des mots : croire que le travail rend libre, c’est une idée digne des heures les plus sombres de notre histoire. CQFD.

            ●N’oublions pas l’infâme, l’atroce, l’odieuse compétition. Les prépas, c’est la guerre de tous contre tous. Avides de soulever le trophée, les étudiants en sont réduits aux pires bassesses pour l’emporter sur leur voisin, quitte à lui mettre un coup dans les rotules, ou pire encore.

            ●Last but not least : le système est anxiogène. Poussés à bout, les préparationnaires dépressifs se pressent tous les ans en hordes pour se jeter sous des rames de métro, dans un dernier cri contre le système qui les a broyés : « la prépa m’a tuer » .

            Un rapide coup d’œil à cette liste aussi objective que complète permettra au lecteur avisé de prendre conscience d’une évidence : les motifs les plus fréquents de détestation des classes préparatoires sont précisément, à notre sens, ce qui les rend indispensables et exemplaires.

            Inutile de s’interroger sur les raisons qui motivent un déchaînement de haine à leur encontre, de la part de ceux-là mêmes qui sont les responsables de l’effondrement de notre École depuis des décennies. La réponse est toute trouvée et la coïncidence trop belle : les classes préparatoires sont le dernier bastion, dans notre système déliquescent, d’un modèle que l’on a cherché à détruire par tous les moyens. Elles doivent donc non seulement être préservées et renforcées, mais aussi servir d’exemple à toute forme de reconstruction.

            Tout d’abord parce que l’accusation d’élitisme, loin d’être infondée, souligne une des clés du succès de ces classes. Ce que les égalitaristes mal dégrossis, qu’ils soient d’obédience Peillonienne ou Najatienne, nomment élitisme, c’est en réalité l’égalité la plus stricte, à savoir l’établissement de la réussite sur le seul critère du mérite. Les classes préparatoires, dans l’ampleur des moyens et de l’encadrement qu’elles fournissent aux étudiants, gomment l’essentiel des inégalités en offrant à tous les mêmes opportunités de se distinguer. Par le nombre important d’heures de cours, la fréquence des devoirs surveillés et des interrogations orales, chaque élève bénéficie d’un suivi qui ne laisse que peu de place aux facteurs extra-scolaires. Là où l’université actuelle, dans la latitude qu’elle laisse aux élèves et l’indistinction de ses effectifs pléthoriques, abandonne chacun à ses propres moyens. C’est donc elle qui suscite de réelles inégalités entre d’un côté les fils de, que leur environnement familial et social arme pour affronter les difficultés d’une institution dont les règles ne sont connues que des initiés, et d’un autre ceux qui sont issus de milieu défavorisés, propulsés dans le post-bac par un secondaire complaisant et un examen final bradé. Ceux-ci, maintenus jusqu’au bout dans l’illusion que la médiocrité est suffisante pour réussir, se trouvent alors confrontés, année après année, à la triste réalité des études supérieures : un écrémage progressif qu’ils doivent bien subir par manque de préparation et d’adaptation. Jean-Paul Brighelli le disait en 2013 :  « L’égalitarisme, institué par haine de l’élitisme, est l’instrument préféré de la ploutocratie pour se maintenir aux commandes – elle et ses héritiers ».

            Les classes préparatoires sont donc bien le lieu d’une égalité bien comprise entre tous les élèves qui, bénéficiant des mêmes conditions de préparations (à la faveur aussi des internats, fréquents dans les CPGE, qui renforcent cette égalité) pour passer les mêmes concours, ne se voient distingués que par leur motivation, leur travail , et leur aptitude à appréhender les savoirs qui leurs sont transmis. Évidemment, il faudrait avoir la mauvaise foi de ses détracteurs pour dire que chaque élève y possède exactement les mêmes chances de réussir. Cela ne se peut, et aucun système scolaire ne saurait parvenir à cet idéal parfaitement utopique. Néanmoins, les CPGE proposent de nombreux exemples de réussite édifiants, chez des élèves d’origines extrêmement variées.

            À ceux qui considèrent que les élèves recrutés ne sont, dès le départ, que les rejetons des catégories supérieures, il suffit de se référer aux statistiques procurées par le ministère lui-même, qui permettent de constater que les proportions d’élèves admis en classes préparatoires pour chaque catégorie sociale sont à peu de choses près les mêmes que celles des élèves ayant obtenu une mention au bac. Les prépas ne font donc qu’hériter d’inégalités déjà existantes au niveau du secondaire, et dont la solution doit être trouvée en amont.

Étape de la scolarité Bacheliers généraux Bacheliers généraux avec mention Bacheliers généraux avec mention B/TB Inscrits en CPGE
Catégorie sociale
Cadres, professions libérales 33 42 51 55
Professions intermédiaires 24 23 22 21
Agriculteurs, artisans, commerçants 10 9 8 7
Employés 14 11 8 7
Ouvriers, inactifs 19 15 11 10

Source MEN-DEPP 2008

prépa 2

            Si l’inégalité n’est pas à l’entrée, c’est donc qu’elle est à la sortie, pourrait-on nous rétorquer. On peut en effet imaginer que si les élèves passent le filtre de la monstruosité administrative qu’est la procédure APB, ils n’en possèdent pas pour autant nécessairement les moyens de réussir dans les classes qu’ils intègrent. Pourtant, les enquêtes de la Conférence des Grandes Écoles sur le devenir des ingénieurs révèlent chaque année que les CPGE scientifiques permettent un accès à l’emploi exceptionnel : 80% des élèves intègrent, en moyenne depuis 2006, une école d’ingénieurs, avec un taux net d’emploi à la sortie dépassant les 80%. Quelle autre formation pourrait se targuer de pareils résultats, tout en préservant une diversité sociale proche de celle observable au Lycée ?

            Aucune. « Mais enfin ! » nous crie à tue-tête une bonne âme constructivo-Jospiniste éprise de justice, « c’est au prix d’une conception archaïque de l’éducation, qui ne fait pas de l’apprenant le centre du système éducatif ! » Certes, les classes préparatoires font la part belle à des professeurs qui sont dans leur immense majorité sérieux et respectés pour cela par leurs élèves, et dont on attend qu’ils leur dispensent un savoir qui fait leur légitimité. La mobilisation des élèves contre la réforme Peillon évoquée auparavant a donné de nombreux exemples de l’admiration des étudiants pour leurs maîtres, et de leur volonté de les défendre contre une dégradation injuste de leurs conditions de travail. Un rapide examen de cette revue de presse ( http://prepas.org/ups.php?rubrique=93 ) permet de s’en assurer.

            Les CPGE sont donc aussi exemplaires en ce qu’elles rendent au professeur une dignité qu’il n’a plus dans le secondaire, et une légitimité que lui ôtent tout autant des élèves pour qui la possession du savoir n’est plus un gage d’autorité, que des parents aux attentes consuméristes et des supérieurs hiérarchiques aux préoccupations purement gestionnaires, qui ne cherchent en eux que la rentabilité de l’employé.

            En cela les professeurs de CPGE, qui sont des agrégés, souvent détenteurs d’un doctorat, voient ici s’accorder l’exigence de leur formation et celle des élèves auxquels ils font face. Cela les distingue de la situation du secondaire, en particulier du collège, qui crée parfois, en raison de l’intelligence de la gestion des personnels de notre vénérable institution, une dichotomie absurde entre le degré de qualification des professeurs et la nature de leur enseignement, écart qui nuit tant à des enseignants coupés de la réalité des élèves qu’à ces derniers, pour qui l’apprentissage n’en est que plus complexe.

            Cela les distingue aussi d’une grande partie des professeurs des universités qui, sous leur double casquette d’enseignants-chercheurs, sont souvent d’éminents spécialistes de leur discipline, sans pouvoir faire pour autant bénéficier les élèves de la même proximité dans l’accompagnement, la faute non seulement aux effectifs déments qui ne font qu’empirer, mais aussi à leurs propres obligations liées au monde de la recherche.

            Tout cela converge vers un point essentiel, qui devrait être le centre de gravité de tout le système scolaire, s’il n’avait été délaissé au profit de l’épanouissement de l’apprenant dans les « lieux de vie » que sont devenus les établissements. Ce centre névralgique de l’école, c’est le travail. La torture. L’ennui, la lassitude, la fatigue, l’exaspération, la souffrance. Mais aussi, et de manière parfaitement indissociable, le plaisir, l’excitation, l’exaltation, la satisfaction, le dépassement de soi. L’acceptation de l’un étant la condition sine qua non de l’obtention de l’autre. L’idée simple selon laquelle l’effort est non seulement nécessaire, mais aussi payant, et même gratifiant. Sans pour autant considérer qu’ailleurs personne ne travaille, force est de constater que les CPGE sont actuellement le lieu par excellence où se manifeste cette dynamique. Parce que les concours présentés sont exigeants, les professeurs le sont avec les élèves, et les élèves avec eux-mêmes, c’est aussi simple que cohérent. C’est tout ce que le secondaire a abandonné en supprimant progressivement toute forme de sélection, jusqu’à discréditer totalement l’examen final du baccalauréat, qui a atteint cette année -encore – un taux de réussite sans précédent.

            L’exigence, et avec elle la souffrance, a été bannie. Paradoxe de notre époque : à l’heure où soulever de la fonte dans une salle bondée de Narcisses suants est devenu l’idéal de l’accomplissement de soi, où s’afficher chaque jour en jogging dans des « espaces verts » à cela seul dévolus est gage de vertu, où infliger à son corps toutes les tortures alimentaires est un prélude à l’apothéose, le moindre effort de l’esprit demeure pour nos élèves un Everest qu’on ne saurait leur faire gravir. L’idée même de l’effort a quitté les bancs de nos écoles, et pour cela seulement, les CPGE qui la ressuscitent méritent d’être préservées et imitées. Dans ces conditions, les accuser de contraindre les élèves à une quantité de travail extrêmement lourde et épuisante, c’est en réalité leur faire honneur, c’est faire l’aveu de leur pertinence.

            Mais peut-être n’est-ce pas tant la quantité de travail que l’on incrimine, que sa qualité ? Dans une logique dont seuls les plus grands esprits pédagogistes ont le secret, on peut en effet considérer que le travail tel qu’il est encouragé dans les classes préparatoires est en réalité plus abêtissant qu’édifiant.

            Faisons une pause et reprenons nos esprits. Par rapport aux autres formations post-Bac, qu’est-ce qui caractérise l’enseignement dans les classes préparatoires ? Sa volonté de demeurer généraliste. L’étudiant en hypokhâgne apprend l’histoire, la philosophie, la géographie, les lettres, les langues vivantes et anciennes, quand bien même il ne se spécialiserait ultimement que dans une de ces disciplines. Le bon taupin, tout aveuglé qu’il est par les mathématiques et la physique, n’en délaisse pas pour autant les langues vivantes, ni le Français et la Philosophie, qui occupent une place non négligeable dans les concours, en particulier les plus prestigieux : Polytechnique, Centrale-Supélec, Mines-Ponts. Les écoles de commerce elles-mêmes, ayant ouvert depuis plusieurs années un concours spécifique pour les élèves issus de classes préparatoires littéraires, ne sont pour les ECS et ECE accessibles qu’au prix d’épreuves écrites et orales de culture générale, de mathématiques, d’histoire, d’économie. Ce panorama très superficiel nous permet à lui seul de conclure que le manque d’ouverture d’esprit, souvent reproché aux élèves qui suivent ces formations, sous prétexte qu’ils apprennent à grande vitesse et en grande quantité, est absolument diffamatoire. Bien au contraire, les esprits qui y sont nourris et élevés -pas toujours en plein air, certes- acquièrent un recul et une richesse intellectuelle telle qu’aucun autre cursus ne leur propose.

            Il est un aspect qui, dans le fonctionnement des CPGE, suscite plus de cris d’orfraie que tout autre. La pratique du classement. Pour les hérauts de l’égalitarisme, le classement, c’est la discrimination, et la discrimination, c’est le mal. Pourtant, de tout ce que proposent les classes préparatoires, ce serait probablement le plus simple et le plus bénéfique à appliquer à d’autres degrés de l’enseignement.

            Les prépas, pour commencer, ont toute légitimité à en faire usage. Elles préparent à un concours qui repose lui-même sur un classement des candidats selon la réussite aux épreuves proposées. Il paraît donc parfaitement cohérent de former les étudiants à cette logique, en leur permettant tout au long de l’année de se situer les uns par rapport aux autres, et de tenter ainsi de rivaliser d’efforts pour devenir le meilleur, c’est-à-dire celui qui a le plus de chances de réussir à intégrer l’école qu’il souhaite, encore que rien ne soit jamais certain en la matière.

            Mais osons aller plus loin : la logique de la compétition est saine. Là encore, devrions-nous exclure de l’école ce que la société porte au pinacle dans tous les autres domaines ? Alors que les compétitions sportives emportent le cœur de millions de spectateurs et de milliers de compétiteurs ? Que la télévision, des Miss aux télé-crochets, fait reposer une grande partie de son succès sur l’idée même de la compétition, de la rivalité, de l’élection du meilleur ? Ce serait là cracher sur un moteur qui anime tout un chacun, par-delà les origines et les catégories sociales, et qu’on nomme l’émulation.

            Franchissons un dernier pas : la discrimination, c’est la vie. Et accepter ce principe dans nos classes, c’est permettre à nos élèves de rentrer en adultes dans la vie, en particulier professionnelle. Qu’entendons-nous par là ? Discriminer, c’est établir un jugement distinctif afin d’opérer un choix, ce que nous faisons à chaque instant. Ce que fait une grande école pour recruter ses élèves. Mais c’est aussi et surtout ce que fait un employeur lorsqu’il souhaite embaucher. Maintenir les élèves dans l’illusion qu’ils réussissent tous, refuser de les classer, de dégager le meilleur pour le féliciter, et le pire pour le faire réagir où lui proposer une autre voie, c’est appliquer à l’éducation des règles qui n’existent pas dans le monde. C’est leur cacher que leur existence, depuis le départ et jusqu’à la fin, est par essence discriminatoire. C’est leur mentir. Inutile de chercher ensuite les raisons de l’inactivité des jeunes générations.

            Cela n’implique pas pour autant un anéantissement de la morale et de la solidarité au profit de la réussite, bien au contraire, la saine émulation forge souvent entre les élèves bien plus de liens qu’elle n’en détruit.

            Que conclure de ce tour d’horizon des spécificités de fonctionnement des classes préparatoires ? Elles ne sont évidemment pas un système sans faille, loin s’en faut. Dans un rapport d’information au Sénat datant de 2007 et conduit par M. Yannick Bodin, on utilise le terme de « discrimination de fait » pour les décrire. Néanmoins, dans l’état actuel du système scolaire, elles semblent être le dernier lieu qui permette encore aux élèves une forme d’ascension sociale. Composées d’importantes proportions de boursiers (plus de 25% depuis 2009) elles réduisent en effet de plus de moitié l’écart de résultats entre eux et les non-boursiers par rapport au lycée. N’en déplaise à tous ceux qui refusent de constater l’évidence, cela n’est dû qu’à la culture de l’excellence qui les définit. C’est donc cette même culture qui doit être étendue à un maximum de formations, en s’inspirant autant que possible des CPGE : pourquoi ne pas imaginer, par exemple, la création de classes préparatoires des filières professionnelles, qui déboucheraient sur des grandes écoles des métiers ? Ce serait là le moyen de rendre dynamisme et attractivité à une voie en mal de prétendants. Le modèle est là, et il nous appartient de l’étendre si l’on veut non seulement que notre École retrouve le prestige qu’elle a perdu, mais aussi qu’elle permette à tous ceux qui en ont la capacité et le désir de s’élever intellectuellement. Ad augusta per angusta, comme le dit le proverbe latin : on ne peut parvenir aux sommets qu’en empruntant des chemins étroits.

Quentin Ferraud, membre du CR77

Agrégé de lettres classiques.

Ce poste a été rédigé par
Secrétaire départemental du Collectif Racine 77 Coordonnateur interdépartemental du Collectif Racine pour l’Île-de-France.

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