Villeroy, Seine et Marne, 5 septembre 1914, Charles Péguy est « tué à l’ennemi »

Villeroy, Seine et Marne, 5 septembre 1914, Charles Péguy est « tué à l’ennemi »

Nous publions ici un article paru dans le premier numéro du Patriote de Seine-et-Marne, consacré à Charles Péguy, patriote français mort en Seine-et-Marne dès le commencement de la Grande Guerre.

 

Villeroy, Seine et Marne, 5 septembre 1914, Charles Péguy est « tué à l’ennemi »

Le mardi 4 août 1914, en partant convoyer ses hommes vers Coulommiers, port d’attache de leur 276ème régiment d’infanterie, le lieutenant de réserve active Charles Péguy, le poète, l’écrivain, l’hyperactif patron des Cahiers de la Quinzaine est, avec tant et tant d’autres Français, sacrément droit dans ses bottes, bien sanglé dans sa vareuse sombre, bien visible en pantalon rouge. Il part délivré, serein, déterminé. A sa vieille amie Geneviève Favre, il confie : « Je pars soldat de la République, pour le désarmement général, pour la dernière des guerres. Mort au front le 5 septembre 1914, Charles Péguy n’a jamais été autant cité et revendiqué par des écrivains, des philosophes et des personnalités de tous bords. Mais quel Péguy aiment-ils ? Le poète ? Le socialiste ? Le patriote ? Le poète et penseur Charles Péguy est mort plusieurs fois depuis un siècle. On l’a détourné, oublié, méprisé. Et pourtant, il ressuscite toujours. Comme aujourd’hui. Les péguystes sont de retour. Politiques et écrivains de gauche, de droite ou du centre, croyant au ciel ou n’y croyant pas, ils viennent de tous les horizons. Déjà, de son vivant, le lieutenant de réserve Péguy fut un soldat presque inconnu. Il l’est de nouveau en 2017. Qui lit aujourd’hui Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, ou Notre Patrie ? Un petit nombre. Sa France d’avant 1914 ne semble plus la nôtre. Souvent obscures nous paraissent les polémiques du fondateur des Cahiers de la Quinzaine. Et pourtant ses textes projettent une lumière prophétique sur notre situation. Peut-on aimer son pays tout en s’ouvrant à l’universel ? Peut-on être universaliste sans cesser d’être ancré dans sa terre natale ? Péguy continue de fasciner. Ce n’est pas encore une reconnaissance officielle car il est quasiment banni des manuels scolaires. Il est loin le temps des Lagarde et Michard qui lui consacraient des dizaines de pages. L’éviction discrète des programmes officiels renvoie presque toujours un auteur disparu à une quasi-obscurité. Aujourd’hui, on lui voue un culte secret et fervent. Cela passe par le découverte de ses textes, un tête à tête. La pensée toujours neuve de Péguy lave notre regard tandis que sa langue, litanique, nous ensorcelle. Péguy est-il un attrape tout ? Peut-être. Le parcours de Péguy explique en partie cela. Socialiste qui pourfend les socialistes, républicain qui qualifie la République de « Notre Royaume de France », patriote universaliste, catholique anticonformiste. On peut en prendre un bout. Ou le prendre comme un tout. C’est toute la différence. Car ces paradoxes recouvrent une unité profonde. Là est son mystère. Retour sur le parcours fulgurant d’un homme aux multiples facettes.

L’enfance : Charles Péguy est né le 7 janvier 1873 à Orléans. Il est le premier et unique enfant d’une famille d’artisans modestes. Sa mère et sa grand-mère maternelles sont rempailleuses de chaises. Son père, ouvrier menuisier, meurt alors que Charles n’a que dix mois. Les deux femmes entre lesquelles grandit le petit garçon s’activent du matin au soir pour gagner l’argent nécessaire aux besoins du foyer. Dès qu’il peut, Charles accomplit des tâches modestes pour aider sa mère. Rien d’infernal dans cette cadence. Loin de lui paraître accablante, elle reste liée dans sa mémoire au paradis de l’enfance. Le garçonnet ne perçoit de cette vie laborieuse que l’allégresse, le rythme et la satisfaction du travail accompli. L’ardeur à l’ouvrage et l’amour du travail bien fait sont tout le patrimoine de Charles Péguy. Une sagesse sérieuse empreinte de probité, une fidélité d’instinct aux valeurs ancestrales, la jeunesse de Péguy frappe par sa gravité et cette gravité imprimera définitivement sa marque dans les années de l’âge mûr. Dans l’existence de Péguy existe un ressourcement perpétuel qui puise ses forces dans une enfance laborieuse et droite.

Le parcours scolaire : L’école est la part la plus précieuse de l’enfance de Péguy. Elle lui a donné sa chance, non en l’extrayant de son milieu, mais en lui permettant d’être lui-même et d’épanouir les dons qu’il avait pour le travail intellectuel. De ses maîtres de l’enseignement primaire, les « hussards noirs » de la République, il fait des héros, et sa première école, il nous la dépeint comme un lieu d’enchantement. Cet émerveillement demeure tout au long de ses études. De 1879 à 1885, il fréquente les classes de l’école normale d’instituteurs d’Orléans. Sans le discernement du directeur de l’école normale Théodore Naudy qui le fait entrer en 1885 au lycée d’Orléans en lui faisant obtenir une bourse pour continuer ses études, Péguy aurait plutôt destiné par ses origines sociales à l’enseignement professionnel. Boursier, Péguy poursuit un parcours sans faute jusqu’au baccalauréat obtenu le 24 juillet 1891. Il prépare ensuite le concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure au lycée Lakanal de Sceaux mais il échoue à l’oral. Dans la foulée, il s’engage le 11 novembre 1892 comme soldat de première classe au 131ème régiment d’infanterie d’Orléans et y fait son service militaire jusqu’au 27 septembre 1893. Il est nommé caporal dans la réserve le 28 septembre. Il intègre l’Ecole Normale Supérieure le 31 juillet 1894, sixième sur vingt-quatre admis. Le 22 septembre 1895, Péguy est nommé sergent dans la réserve. Le 28 octobre 1897, Charles Péguy épouse Charlotte-Françoise Baudoin. Ils auront quatre enfants. Le 30 décembre 1897, Péguy est nommé sous-lieutenant de réserve.

Un intellectuel engagé : Attiré par les idées socialistes, il milite pour la révision du procès Dreyfus. Son échec à l’agrégation de philosophie l’éloigne définitivement de l’université Il se sépare du parti socialiste et fonde en 1900 une revue indépendante, Les Cahiers de la Quinzaine, revue destinée à publier ses propres œuvres et à faire découvrir de nouveaux écrivains. La boutique des Cahiers de la Quinzaine est installée en face de la Sorbonne. En dépit des difficultés financières, les Cahiers paraîtront jusqu’à la guerre de 1914. Les grandes œuvres de Péguy y trouvent place comme Notre Patrie(1905) où il dénonce le danger allemand et la menace de guerre et où il dit son sentiment de filiation au sol natal, terre des valeurs incarnées. Le 9 septembre 1905, Péguy est nommé lieutenant dans la réserve active.

Le retour à la foi catholique et au nationalisme : Son retour au catholicisme dont il avait été nourri dans son enfance a lieu entre 1907 et 1908. Il confie en septembre 1908 à son ami Joseph Lotte : « Je ne t’ai pas tout dit… J’ai retrouvé la foi… Je suis catholique ». Cependant, son entourage remarquait depuis quelques années déjà ses inclinations mystiques. Péguy fera trois fois le pèlerinage à Chartres. Sur le plan politique, il attaque les socialistes dont il dénonce l’anticléricalisme et dénonce aussi le pacifisme qui lui paraît à contre-sens quand l’Allemagne redevient menaçante. Dans l’immédiat d’avant-guerre et le climat d’une revanche longtemps espérée sur l’Allemagne, il écrit dans le Petit Journal daté du 22 juin 1913 : « Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas des traîtres dernière nous pour nous poignarder dans le dos ». Pour lui, la race française est le fruit millénaire d’une correspondance entre un peuple et une terre irriguée par des siècles de christianisme. C’est à cette vision de la nation qu’adhèrent plus tard Bernanos et de Gaulle. C’est ainsi qu’i s’est séparé peu à peu de la gauche parlementaire coupable à ses yeux de trahir ses idéaux de justice et de vérité pour rejoindre les rangs des nationalistes qui jugent inévitable une nouvelle guerre pour recouvrer l’intégralité du territoire d’une France mythifiée par le culte de figures comme Jeanne D’Arc.

Mort au champ d’honneur : En octobre 1913, Péguy loue une maison à Bourg-La –Reine. Il y demeure avec son épouse et ses enfants. Le 2 août, il part de Bourg-La-Reine pour rejoindre son régiment : le 276ème d’infanterie. A 41 ans, notre lieutenant de réserve active aurait pu donc servir dans la territoriale ou à l’abri au fond d’un bureau. Impossible. Sa République ? Elle est restée fille de la défaite de 1870. Comme tant d’hommes de sa génération, il a grandi dans la stupeur d’avoir été battus, puisqu’il était entendu qu’on était invincible. Cet outrage-là, ressenti dès l’enfance, a fait de lui un fantassin fidèle à l’armée nouvelle et populaire selon Gambetta, « une armée qui comprendra tout le monde, une armée qui sera la nation elle-même debout devant l’étranger ». Charles Péguy est déjà un vieux grognard. Chaque année jusqu’en 1913, il se rend aux grandes manœuvres comme à un rendez-vous d’amour : il s’enfièvre à tout appareil guerrier plein de la joie du pantalon rouge est des galons. Là est selon lui la vraie vie. Un jour de septembre 1913, il a confié à son ami Joseph Lotte : « Moi, je suis un vieux grognard. Voilà vingt ans que je suis en campagne. Je suis couvert de boue mais je me bats bien. Par tempérament de fils du peuple comme par fidélité familiale et républicaine, Péguy fut donc un de ceux de sa classe, celle de 1893, qui eurent le plus ardemment l’âme militaire. Sa guerre a été courte, cinq semaines du 4 août au 5 septembre 1914. Son 276ème régiment d’infanterie a été formé, équipé et entrainé jusqu’au 9 août à l’offensive à outrance dogme de l’état-major qui sera bien vite affreusement démenti. Péguy est un des deux lieutenants de la 19ème compagnie du 5ème bataillon de ce régiment. Il est proche de ses hommes qui le surnomment le « Pion ». Le mardi 11 août, le 276ème a débarqué en Lorraine, sur les hauts de Meuse, pour appuyer les offensives d’une bataille des frontières qui devait être courte et joyeuse. En vain, car dès le 21 les troupes doivent décrocher et Péguy, la rage au cœur, a vu la vallée de la Moselle ravagée par l’ennemi. Une semaine plus tard, le 28, il rembarque avec ses hommes après des heures terribles. Le régiment est débarqué dans l’Oise le 29 août à 120 kilomètres de Paris menacé et dont Galliéni organise la défense. Agenouillée derrière ses soldats, la France prie pour son salut. Le lundi 31 août, le repli se fait en bon ordre. Mais le ravitaillement en vivres et en munitions est aléatoire. L’Oise est franchie le mercredi en catastrophe à Verneuil, devant Senlis déjà bombardée. Puis, la forêt de Chantilly traversée, les hommes marchent pendant des heures et des heures, comme ivres, dans la cohue, à moins de 30 kilomètres de Paris. La compagnie de Péguy est aux avant-gardes de la VI ème armée à laquelle elle a été rattachée. Elle cantonne le jeudi 3 août au soir vers Vémars, où Péguy passe une partie de la nuit à accumuler des fleurs aux pieds de l’autel de mla Vierge d’une chapelle voisine. Le 4 septembre, ordre est donné par Joffre et Galliéni d’avoir à cesser de reculer et courir affronter les Allemands qui foncent sur Meaux en négligeant Paris. La VI ème armée s’achemine donc le 5 au matin plein est vers le plateau du Multien qui ouvre sur les vallées de l’Ourcq et de la Marne. Vers midi, l’unité de Péguy arrive devant un petit sentier bordé d’arbustes, près de la ferme de la Trace, en face du petit village de Villeroy. Une courte pause est à peine sifflée que brusquement viennent éclater devant la 19ème compagnie des obus allemands qui jettent un moment de désarroi dans les rangs. L’après-midi est indécise. Vers 17h, les bataillons du 276ème piétinent tandis qu’à droite, les Marocains chasseurs indigènes à pied de la brigade de Ditte refluent sous un déluge de feu. La compagnie de Péguy est prise près de Meaux avec les unités d’arrière- garde de la première armée allemande du général Alexandre von Kluck. Péguy et ses hommes donnent l’assaut à 17h30 pour éviter la débandade et colmater la brèche. Les soldats, courbés en deux pour offrir moins de prise aux balles, courent à l’assaut. Ils font ainsi, tous bien en ligne, à peine 200 mètres, tirant comme des enragés, noirs de poudre le fusil brûlant les doigts, les cartouchières déjà presque vides, sans soutien, sans secours et sans abri de fortune puisqu’ils sont nombreux à avoir posé leur sac à l’arrière et ne peuvent donc pas faire la carapace. Ils n’iront pas bien loin. La compagnie de Péguy a perdu en cette fin de journée éclatante de soleil et de sang 40% de son effectif. Péguy est resté debout, réglementairement, malgré les cris de «  Couchez-vous ! ». Péguy crie toujours : « Tirez,tirez nom de Dieu ! ». « Nous n’avons pas de sac mon lieutenant, nous allons tous y passer ! ». « Ça ne fait rien crie-t-il dans la tempête qui siffle, moi non plus je n’en ai pas, voyez, tirez toujours ! ». C’est dressé qu’il reçoit alors un balle en plein front. Péguy est l’un des premiers morts de la bataille de la Marne qui dès le lendemain et pendant quatre jours historiques va opposer entre Meaux et Verdun près de deux millions d’hommes sur un front de 250 kilomètres.

Le lieutenant Péguy a été « tué à l’ennemi » dira sa fiche individuelle. D’une mort réglementaire d’officier à sa place, debout devant ses hommes couchés, tout à son commandement. Mort disciplinée donc, en gants blancs patriotiques. Mort fatale à une heure où la troupe et ses chefs découvrent avec stupeur la violence de la guerre moderne. « Toute la vertu du monde ne prévaut point contre le feu » dira son camarade et admirateur Charles de Gaulle, lieutenant comme lui et blessé sous un feu du même ordre le 15 août. Mort aussi sans victoire à l’horizon : le miracle de la Marne est pour les heures qui suivent. Mais c’est une mort au premier combat à découvert, face à un ennemi enfin visible, à l’ancienne, à la loyale et pour l’honneur telle que le lieutenant poète l’a toujours envisagée et décrite.

Dès le 17 septembre, un article de Maurice Barrès dans l’Echo de Paris a fait de Péguy un «  poète national » tombé au champ d’honneur, « entré parmi les héros de la pensée française » et dont le sacrifice « multiplie la valeur de son œuvre ».

A la grande tombe de Villeroy, où il repose avec ses camarades, vont se pérenniser depuis 1915, cérémonies civiles et religieuses d’un vrai culte du souvenir. Pour ces soldats aux antiques vertus, l’épopée s’est achevée au 35ème jour de la guerre.

 

« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,

Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre(…)

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,

Couchés dessus le sol à la face de Dieu(…)

Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés ».

Charles Péguy

Ce poste a été rédigé par
Secrétaire départemental du Collectif Racine 77 Coordonnateur interdépartemental du Collectif Racine pour l’Île-de-France.

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