Nicolas Fouquet ou la chute d’Icare

Nicolas Fouquet ou la chute d’Icare

 

« Cet homme qui a fait la fortune de plusieurs et n’a pu soutenir la sienne »

La Bruyère

Préambule :

Fouquet a dû croire que tout s’achète, même le destin. Fouquet est l’homme le plus vif, le plus naturel, le plus tolérant, le plus brillant, le mieux doué pour l’art de vivre, le plus français. Il va être pris dans un étau, entre deux orgueilleux, secs, prudents, dissimulés, épurateurs impitoyables : Louis XIV et Colbert. Il succombera, étant resté un homme de l’époque de la Fronde, vivant dans un magnifique désordre, avec quinze ans de retard sur l’époque absolue qui s’annonce. Fouquet le prodigue, confiant et aveugle, n’ayant su percer à jour la Reine Mère Anne d’Autriche, ni retenir Mazarin, ni juger Colbert, ni prévoir Louis Le Grand, qui l’exécutèrent, puis le dépouillèrent de son faste. Qui fut cet homme étonnant dont Louis XIV fut jaloux toute sa vie ? Ce ministre des Finances qui savait faire jaillir l’argent du sol ? Louis XIV construira Versailles pour effacer le souvenir de Vaux-le-Vicomte. Il protégera les écrivains pour imiter Fouquet. On peut dire du style Grand Siècle que c’est Fouquet qui l’a inventé. La Fontaine et la Sévigné ne s’y sont pas trompés, en se dévouant à leur ami Fouquet, l’homme que Louis XIV détroussa avec l’aide de Colbert. Autour de Fouquet, de Mazarin, de Colbert, de Louis XIV, un extraordinaire ballet politique se joue.

Une ascension rapide :

Nicolas Fouquet est né à Paris le 27 janvier 1615. Il est le fils de François IV Fouquet, conseiller au parlement de Paris, maître des requêtes de l’Hôtel du roi puis conseiller d’Etat et de Marie de Maupeou, issue d’une grande famille de robe. La famille Fouquet a fait fortune dans le commerce du drap avant de se convertir dans la magistrature. C’est aux jésuites de Clermont que ses parents confient l’éducation de Nicolas. Il est d’abord orienté vers l’état ecclésiastique mais malgré tout, sa famille hésite encore sur l’orientation à donner à sa carrière. C’est finalement le droit qui l’emporte. Sur le conseil du Cardinal de Richelieu en personne, Nicolas passe sa licence de droit à la faculté de Paris et se fait inscrire au tableau des avocats. En mars 1634, il obtient une charge de conseiller au parlement de Metz. Cela témoigne de la faveur de François Fouquet et la confiance du Cardinal en Nicolas qui obtient une dispense d’âge. En 1635, le frère aîné de Nicolas entre dans les ordres. Désormais, Nicolas porte les espoirs d’ascension sociale de son père qui lui achète une charge de maître des requêtes de l’Hôtel avec dispense d’âge. François Fouquet se sentant proche de la mort pousse son fils au mariage. Nicolas épouse Louise Fourché. C’est un riche mariage. Louise apporte en dot 160000 livres. En 1641, six mois après avoir donné naissance à une fille, sa femme meurt. A 26 ans, Nicolas Fouquet se retrouve donc veuf. En 1642, la mort de Richelieu, protecteur de longue date de la famille Fouquet pourrait mettre fin aux rêves d’ascension sociale de Nicolas. Heureusement pour lui, l’équipe ministérielle est maintenue en place par Louis XIII puis, à la mort de celui-ci par la régente Anne d’Autriche. Le cardinal Mazarin prend la succession de Richelieu et Nicolas Fouquet travaille sous sa direction. En 1644, il est nommé intendant de justice, police et finance à Grenoble dans le Dauphiné, sans doute sur décision personnelle de la régente. En 1648, il devient intendant de la généralité de Paris. La Fronde donne à son poste une importance inespérée. Il se range immédiatement du côté d’Anne d’Autriche, se gagnant ainsi la faveur de la régente. Pendant le siège de Paris par l’armée royale, il se voit chargé du service des subsistances de l’armée et gagne beaucoup d’argent. En novembre 1650, il peut franchir un pas important en achetant pour 450000 livres la charge de procureur général du parlement de Paris. Il a 35 ans. Il contracte un second mariage avec Marie-Madeleine de Castille-Villemereuil qui appartient, elle aussi, par son père à une famille de marchands passés à la finance puis anoblis. Sa dot est inférieure à celle de la première épouse de Fouquet mais elle apporte en compensation le vaste cercle de relations de la famille de sa mère dans la haute robe parisienne. En février 1653, le duc de la Vieuville, surintendant des Finances meurt subitement. En récompense de sa fidélité à Anne d’Autriche pendant la Fronde, Fouquet est nommé par Mazarin surintendant des Finances avec Abel Servien. Ce dernier est responsable des dépenses, Fouquet des recettes. A la mort de Servien en 1659, il demeure seul surintendant. A l’image de l’écureuil, blason de sa famille et de sa devise « Quo non ascendet » (jusqu’où ne montera –t’-il pas ?), il s’est élevé rapidement jusqu’à cette charge de surintendant des Finances.

Fouquet, l’homme des finances :

→ Des activités lucratives :

Dans la France de Mazarin, la principale tâche du surintendant est de procurer de l’argent à une monarchie en permanence insolvable. Fouquet dispose d’une grosse fortune et surtout il a des relations personnelles avec de nombreux financiers. Jouissant auprès des gens de finance d’un crédit que le roi n’a pas, il sert d’intermédiaire entre l’Etat et ses bailleurs de fonds. Il prête au roi à un taux usuraire les sommes empruntées. Il prend à ferme des impôts royaux sous des noms supposés, se sert du produit de ces impôts pour faire des avances à l’Etat et prélève des pensions sur les fermes (aides, traites et gabelles) pour se rembourser des prêts consentis au roi. Fouquet est un « traitant » mais le premier traitant du royaume. Grâce à sa caution personnelle, il fait vivre l’Etat. Le mal venait, non de la pauvreté du pays, mais par l’absence de trésorerie. A défaut d’une Banque de France, l’Etat s’adressait aux banquiers particuliers. Or, ces banquiers ne prêtaient au roi que si le surintendant était assez riche pour leurs servir de caution à l’égard d’un roi gueux. Si le surintendant était puissant et, de surcroît, parlementaire comme Fouquet, les financiers prenaient confiance, se voyaient à l’abri de poursuites éventuelles devant le Parlement. De sorte que « Fouquet prêtait comme particulier et se remboursait comme intendant » (E. Lavisse).

→ Fouquet et Mazarin ou le génie du mal :

Le plus grand malheur du surintendant est, sans nul doute, d’avoir si bien réussi auprès de Mazarin. En passant au service du Cardinal, il va vivre au sein de la corruption la plus éclatante, il va respirer l’air méphitique d’un palais italien, le Palais Mazarin. Il sera jusqu’au bout fidèle à Mazarin. Que ne l’a- t’-il quitté ? Là, peut-être était le salut ! De Mazarin, Fouquet va apprendre les dessous du monde et la façon de s’en servir. Le voilà contaminé pour toujours. Surintendant, il ne pourra pas plus résister aux tentations que ses prédécesseurs. Il confond les revenus de l’Etat et sa fortune personnelle. S’il se contentait d’imiter ses prédécesseurs, Fouquet ne serait qu’un prévaricateur de plus ; l’Histoire n’est pas avare de ministres malhonnêtes. Ce qui l’a sauvé de l’oubli, c’est l’étendue sublime de son improbité, son audace dans la soustraction, sa magnificence dans l’exaction. Le Cardinal lui offre le spectacle de la peur, de l’avarice, de la dépense, de la déloyauté mais aussi du charme, de la courtoisie, de l’art de faire travailler les autres et de sortir des bourbiers en temporisant. Fouquet voit le calcul, les achats frénétiques et l’enrichissement monstrueux des dernières années, celles-là mêmes ou Fouquet est près de son Eminence. Mazarin est pour Fouquet le tentateur, le génie du mal. Vieillissant, le Cardinal a compris que l’âge exige la richesse. Aussi, il a décidé de devenir l’homme le plus riche de France. En 1661, c’est fait mais c’est Fouquet qui l’a aidé. Colbert est l’intendant privé du Cardinal. Il lui rend de précieux services pour ses trafics infinis mais ce ne sont que de petits services qui ne font pas rentrer assez d’argent. Ce qu’il lui faut, c’est la grande réserve des finances publiques. Pour cela, il a besoin de Fouquet. Le surintendant est le seul à pouvoir actionner la grande pompe centrale du fisc facilitant « l’exploitation de la France par un coquin pour un coquin » (Michelet). Le ministre n’aime pas son commis mais il en a de plus en plus besoin. Non seulement Fouquet connait le détail des immenses revenus du Cardinal mais il est le seul au courant des ressources invisibles qui doublent ou triplent les revenus avoués.

Le mécène :

Un ministre du Trésor est toujours un personnage à la mode mais personne ne fut plus furieusement à la mode que Fouquet. Il fonde un salon dans sa propriété de Saint-Mandé dès la fin de la Fronde. Il y attire Charles Perrault, La Fontaine, Corneille, Molière et Madame de Sévigné. Il protège le peintre Nicolas Poussin. Pour construire Vaux-le –Vicomte, il emploie Le Vau, Le Nôtre, Le Brun. A Vaux, son salon réunit plutôt des « Précieux ». Fouquet lui-même écrit poèmes, chansons, énigmes et bouts-rimés suivant la mode de l’époque. Sa générosité à l’égard des artistes en fait l’un des mécènes les plus puissants de France, bien devant le Cardinal Mazarin et même le roi.

Le bâtisseur en Seine-et-Marne : le château de Vaux-le -Vicomte :

Le domaine de Vaux (sur l’actuelle commune de Maincy), acheté avant son accession à la surintendance, n’est que friches au milieu desquelles est construit un vieux château. Dès 1652, les jardins de Vaux existaient et avaient acquis très vite une grande réputation. Après son accession à la surintendance, l’idée lui vint de transformer sa maison en propriété de prestige et d’agrément. A l’époque, tout personnage public exerçant de hautes responsabilités se devait d’être un bâtisseur. C’était une tradition ancrée chez les hommes de pouvoir : Richelieu et Mazarin avaient donné le ton et les surintendants, prédécesseurs de Fouquet, en avaient ressenti l’impérieuse nécessité. Vaux-le –Vicomte ne fut pas par conséquent le caprice isolé d’un financier mégalomane, gagné par on ne sait quelle rage pharaonique. Le comportement de Fouquet n’est pas exceptionnel même si l’on y décèle ce goût de la démesure. Il voulut mieux faire que les autres et selon sa constante maxime éblouir pour mieux séduire. A partir de cette décision, il se met à acheter tout ce qui se présente alentour : prés, vignes, bois, prairies, pâtures, friches. A l’issue de ces transactions qui s’éparpillent sur deux cent deux actes notariés, le surintendant pavoise : il dispose de plus de 400 hectares d’un seul tenant. Le montant cumulé de ces achats est évalué à 772537 livres. Les travaux purent alors commencer. Ils furent gigantesques. Il fit raser le village de Vaux, des bois, arracher des vignes, transplanter des arbres, détourner le cours d’une rivière, la canalisant sous la forêt par un tunnel d’un kilomètre de long. Les premiers travaux d’adduction d’eau furent faits en 1653 et 1654. C’est assez tardivement que Fouquet fit appel à la fameuse triade des artistes de Vaux : Le Brun, Le Nôtre, Le Vau qui n’étaient pas des inconnus. Le surintendant n’est pas leur « découvreur ». Il se contente d’accroître leur réputation. Dans l’édification du château, tout ne se fit pas sans peine ni tâtonnement. Au total, les frais engagés à Vaux conduisirent à un chiffre supérieur à quatre millions de livres. Pour aller à l’économie, Le Vau avait prévu de construire le château en pierre et brique rouge, à l’image des édifices de style Louis XIII. Fouquet voulu avoir un matériau plus noble et plus riche, la pierre blanche de Creil, réservant la brique aux communs. Des centaines d’ouvriers déployèrent ainsi une activité prodigieuse. Quel chantier ! Mais les résultats sont là. Vaux brille de cette clarté française qui fera plus tard, dans un autre contexte, l’éclat de Versailles. S’y mêlent, dans la sobre beauté des proportions, classicisme et nouveauté, équilibre et audace, splendeur et bon goût. La profondeur des fossés-douves donne du relief aux pavillons d’angle. L’élégance des communs de l’avant- cour, en briques rouges encadrées de chaînage, de pierres de taille, avec leurs pavillons à haute toiture d’ardoise, apporte à l’ensemble une harmonie indispensable. Contrastant avec la blancheur du château, ils adoucissent par leur disposition latérale, ce que la masse compacte du bâtiment et sa trop imposante coupole, côté jardin, ont conservé de lourdeur. Mais quand le soleil se couche sur le plateau briard, le spectacle est grandiose. Tandis qu’un léger vent froisse les miroirs d’eau et que l’ombre des ifs s’allonge, la façade sud se dore d’une chaude lumière et le dôme bleuté ruisselle de larmes d’argent. Les vastes communs comprenaient les services annexes d’une grande demeure seigneuriale : des écuries, une sellerie, une armurerie, une orangerie, des remises. La plupart des serviteurs y avaient leur logement. Le potager et le verger situés à l’ouest furent aménagés, selon la tradition, par Jean-Baptiste de La Quintignie, le futur horticulteur de Versailles.

Les raisons d’une disgrâce :

Lorsque Mazarin meurt en mars 1661, la faveur de Fouquet est à son comble. Mais il y a des êtres émergés de la nuit : ainsi Colbert. D’autres s’épanouissent goulûment au soleil du bonheur, étendant joyeusement leurs frondaisons jusqu’au jour où la tempête les punit de leur téméraire porte-à-faux : tel Fouquet. Fouquet s’est diverti infiniment. Aussi, quand viendra le temps du malheur, après avoir livré une très belle bataille judiciaire où il ne sauva que sa tête, Fouquet renonça au siècle ; non : le siècle renonça à Fouquet. Pour Colbert, travailleur forcené, un Fouquet qu’on ne voyait pas travailler et qui pourtant accomplissait des tours de force était un scandale abominable. Sans doute Fouquet, comme Talleyrand organisait-il excellemment le travail des autres, de Pelisson à Gourville. Fouquet s’impose avec grâce et avec bonne grâce, aux milieux mêmes qui nourrissent la plus parfaitement la méchanceté de l’homme : la Cour et l’Administration. Le Roi et Colbert, ces deux furieux du pouvoir absolu, s’entendaient dans une haine implacable contre ce personnage souriant qui n’aimait la puissance qu’en dilettante. Un charme incomparable ne survit pas au cimetière ; d’où la faible renommée posthume de cet éclatant personnage. Heureusement, il a confié sa gloire à des écrivains, des artistes et légué à la postérité un fastueux château : Vaux-le – Vicomte. Le personnage dut pourtant être extraordinaire pour que Louis XIV ne lui ait jamais pardonné. Comment expliquer cette haine ? Antipathie naturelle d’une génération à l’égard de l’autre, rivalité dans les amours, vengeance envers un maître dans l’art de vivre magnifiquement, châtiment voulu par un roi grand ennemi de la fraude ? Mais qui a plus fraudé que Mazarin demeuré impuni, plus appauvri la nation ? Il servit de bouc émissaire à cette monarchie absolue dont il ne soupçonna pas la soudaine naissance. Mazarin mort, Fouquet a dû penser : « il faut que je le continue » ; il n’a pas entendu le roi affirmer : « il faut que cela change ». Le siècle de Louis XIV avait hâte de monter sur l’estrade, il attendait depuis si longtemps ; il ne lui restait que trente-neuf ans pour être le Grand Siècle. Fouquet vivait au jour le jour, sans nulle mesure pour l’avenir. C’est ici un des côtés les moins explicables de cet homme si vif, délié, et par bien des côtés, si intelligent. Il vit sans se soucier d’un redoutable lendemain où il va trouver sur son chemin Louis XIV et Colbert. Pas un instant, il n’a deviné dans le jeune monarque, le Grand roi ; il n’a pas pressenti la révolution du pouvoir, la mutation de l’axe français de Paris à Versailles, l’extraordinaire déplacement d’équilibre dont il sera brutalement la victime. L’atmosphère corrompue de l’administration mazarine, le chaos, l’improvisation, il n’imagine pas autre chose que ce dans quoi il a toujours vécu. On trouve en Fouquet l’opposition éclatante de deux époques, la Fronde et la monarchie absolue, la mort de Mazarin faisant la frontière. Avant 1661, tous vivaient, pensaient, agissaient, dilapidaient comme Fouquet. Tout d’un coup, dès la fin du printemps, tous vécurent, pensèrent, agirent à l’instar du Roi. Aucun acrobate ne sait basculer comme une foule. C’est pour n’avoir pas eu ce flair que Fouquet, l’homme le plus habile, le plus expérimenté et le mieux informé de l’époque, a été pris. A la mort de Mazarin, Fouquet devait logiquement lui succéder en qualité de Premier Ministre mais le Cardinal ne voulait pas de successeur. Jalousie posthume, sagesse politique ? En tout cas, il a conseillé au roi Colbert et déconseillé Fouquet. Louis XIV, âgé de 22 ans, décide soudain de supprimer la fonction de Premier Ministre et d’en prendre le contrôle pour gouverner seul. Le jeune monarque craint l’ambition de Fouquet et surtout la puissance du clan financier et politique du surintendant qu’il fait surveiller par Colbert. Ce dernier est un homme sans éclat, d’une ambition damnable. On le verra ramasser une à une toutes les idées de Fouquet : les opérations sur les rentes, sur les fermes, l’allègement des tailles, les dégrèvements, les grandes manufactures, la politique navale et coloniale ; bref toutes les idées et les vastes réformes qui feront sa gloire posthume, il les a prises à Fouquet. Les armes de Colbert sont la couleuvre en pal tortillé d’azur. Non pas une couleuvre mais un terrible serpent au dard perçant. Quel étrange personnage que ce Colbert et sa maxime de l’ordre, opposée à la maxime de confusion de son ennemi. Un tel homme pouvait-il ne pas haïr Fouquet. Sa naissance était humble, celle de Fouquet distinguée. Il était entré aux finances par la porte de derrière, Fouquet par la cour d’honneur. Il besognait dans ses bureaux, Fouquet travaillait chez lui en s’amusant. Comment pardonner à Fouquet sa célébrité, sa fortune, son charme, son labeur agile, son esprit prompt, ses tapisseries, ses poètes et sa bibliothèque ? Sous l’influence de Colbert, on entendait maintenant le roi déclarer ouvertement : « Il faut purger le siècle ». Désormais, sus à Fouquet : la bête était courable. Calculateur et jaloux de la réussite de Fouquet, il rêve d’administrer les finances du royaume. Il va pendant six mois préparer en même temps que la chute de Fouquet, la prise de pouvoir de Louis XIV dans le domaine financier. Il dénonça au roi les malversations et les dilapidations du surintendant et stigmatise le système des traitants auquel l’Etat est assujetti. Il accuse en outre Fouquet de préparer un projet de rébellion contre l’Etat (« plan de Saint Mandé ») à partir de Belle-Ile fortifiée. Malgré les avertissements de ses amis, Fouquet ne soupçonne rien de ce qui se trame dans son dos.

La chute :

Le 4 mai 1661, bien avant la somptueuse fête du 17 août donnée à Vaux-le -Vicomte, Louis XIV, poussé par Colbert décide l’élimination du surintendant qui de son côté accumule les imprudences.

→ La vente de sa charge de procureur général :

Fouquet est procureur général au parlement de Paris, donc couvert par une juridiction spéciale, aux termes de laquelle il ne peut être jugé que par ses pairs. Le roi ne peut là rien contre. Il importe donc de débusquer Fouquet de ce donjon. Colbert s’y emploie. Il prend le surintendant par la vanité, le persuade que Louis XIV désire l’avoir entièrement à lui, qu’il veut que Fouquet se consacre, en premier Ministre, aux affaires de l’Etat. Au surplus, le roi a besoin d’argent, un million serait le bienvenu. Si Fouquet vendait sa charge… Et Fouquet la vend un million quatre cent mille livres, offre le million au roi qui l’accepte.

 

Une fête trop somptueuse ?

Le soir du mercredi 17 août 1661, Nicolas Fouquet étale sa munificence à l’occasion d’une fête somptueuse organisée par son talentueux maître d’hôtel François Vatel. Le puissant surintendant a invité le roi et la Cour en son château de Vaux-le-Vicomte. Le jeune Louis XIV arrive à six heures du soir en compagnie de sa mère et de quelques six cents courtisans. La reine Marie- Thérèse, enceinte, n’a pu se joindre à la fête mais le roi se console avec sa jeune maîtresse, Mademoiselle Louise de La Vallière. Parmi les autres absents de marque, on peut noter Colbert, soucieux de se démarquer de son ennemi. Le roi a l’humeur maussade. Depuis la mort de Mazarin quelques mois plus tôt, il a pris le parti de diriger seul le gouvernement et attend de tous ses ministres et conseillers qu’ils lui soient loyaux. Ce n’est pas le cas de Fouquet qui abuse de sa position d’héritier présomptif de Mazarin et continue de s’enrichir. L’invitation à Vaux apparaît dans ce contexte d’une extrême maladresse. Le décorateur du surintendant, Le Brun, fait les honneurs du château. Il montre les allégories, écureuils et soleil, qui désignent le surintendant lui-même. Ensuite les invités sont répartis dans différentes pièces du château pour consommer un ambigu. Le terme désigne un buffet sur lequel sont présentés tous les plats, du salé au sucré. Toute la Cour est servie dans de luxueux couverts en vermeil. Après la collation, Molière et Lully donnent dans les jardins une comédie-ballet, la première du genre, Les Fâcheux. En retournant vers le château, le roi et la Cour sont éblouis par un feu d’artifice au-dessus de l’édifice . Louis XIV est furieux et se sent humilié de voir tant de splendeur alors que ses propres demeures sont vides. L’offre de Fouquet de lui donner Vaux ne fait que l’irriter davantage. Selon l’abbé de Choisy, Louis XIV aurait déclaré dans le carrosse qui le ramène à Paris à Anne d’Autriche : « Ah, Madame, est-ce que nous ne ferons pas rendre gorge à tous ces gens-là ? » Où que soit la vérité, il est vraisemblable que cet étalage de luxe a renforcé la détermination de Louis XIV d’abattre son trop puissant surintendant. A ce propos, Voltaire aura ce mot célèbre : «  Le 17 août, à six heures du soir, Fouquet était le roi de France ; à deux heures du matin, il n’était plus rien ».

→ L’arrestation :

Alors que la Cour est à Nantes pour les Etats de Bretagne, le 5 septembre 1661, Louis XIV ordonne à d’Artagnan, le capitaine de ses mousquetaires, d’arrêter le surintendant pour malversations. Fouquet déclare : « Le roi est bien le maître, mais j’aurai souhaité pour sa gloire qu’il eût agi plus ouvertement avec moi ». Les scellés sont posés sur toutes les résidences de Fouquet. Sa famille est exilée en province.

→ Le procès :

L’instruction du procès de Fouquet est ouverte le 3 mars 1662. Il est renvoyé devant une Chambre de justice exceptionnelle constituée spécialement à son attention. Inutile de mentionner que le président, le procureur général, les conseillers et les greffiers nommés pour composer cette cour extraordinaire étaient plus ou moins intimes de ceux qui souhaitaient corps et âme la perte du surintendant déchu. Le procès traîna et s’embourba pendant trois ans. La Chambre de justice extraordinaire caractérisa deux infractions : le crime de péculat (utilisation de l’argent du trésor royal) et le crime de lèse-majesté (fortification de Belle-Ile dont il s’était rendu propriétaire sans l’accord du roi, corruption d’officiers royaux, projet de Saint Mandé). Nicolas Fouquet encourait alors la mort pour ces deux chefs d’accusation. Détesté de tous pour son enrichissement personnel indécent au regard des crises financières, des disettes et des famines, Nicolas Fouquet obtint un étonnant regain de sympathie de la part du peuple qui n’apprécia guère l’acharnement royal à son encontre. Sa défense méticuleuse l’y aidant, il devint même si populaire que les juges hésitèrent à frapper l’accusé de la peine maximale. Sur 22 magistrats, seuls 9 opinèrent pour la mort et Fouquet est condamné à la peine de confiscation de tous ses biens et de bannissement hors du royaume. Cette indulgence est une très grande déception pour Colbert qui a consacré trois ans d’efforts à cette affaire. Louis XIV change la sentence en détention perpétuelle à Pignerol, place forte royale dans les Alpes, le roi ne pouvant pas prendre le risque de laisser Fouquet, qui garde toute son influence, se réfugier dans une cour ennemie. Il disgracie également les juges qui n’ont pas appliqué ses volontés dans cette affaire. Les riches amis financiers de Fouquet sont poursuivis par la même Chambre de justice qui siège jusqu’en 1669.

→ La fin :

Fouquet est emprisonné dans deux pièces du donjon de la forteresse de Pignerol. Sa détention est draconienne. Louis XIV libéralise un peu ses conditions de détention à partir de 1677. Il peut désormais se promener dans l’enceinte du donjon, recevoir la visite de sa famille et de ses amis. Malade et usé, Fouquet meurt à Pignerol le 23 mars 1680 à l’âge de 65 ans. De la réussite fulgurante de Fouquet, il reste Vaux-le -Vicomte, monumental objet de passion et d’audace dans lequel le surintendant s’était tant investi.

Conclusion : Le Chant des Parques

Qu’elle craigne les dieux immortels

La race des humains !

Qu’il les craigne doublement

Celui qu’ils ont élevé jusqu’à eux

Et laissé s’asseoir à leurs tables dorées.

 

Bafoué et déshonoré

Il sera précipité

Dans la nuit des abîmes

Et, enchainé dans les ténèbres,

Il attendra en vain

Une justice juste.

 

Les dieux cependant,

En des fêtes éternelles

Aux tables dorées

Voleront de pic en pic.

 

Des profondeurs puantes

Montera vers eux

Le souffle

Du héros foudroyé.

 

Goethe

Le chant des Parques

 

Bénédicte Nivelle, professeur d’histoire-géographie et membre du CR77

Ce poste a été rédigé par
Secrétaire départemental du Collectif Racine 77 Coordonnateur interdépartemental du Collectif Racine pour l’Île-de-France.

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